Une récente discussion assez nourrie sur Facebook [1] a suscité chez moi et quelques autres, dans le feu de nos échanges, des prises de position quant à nos attitudes vis-à-vis de la photographie contemporaine, de l’art en général aussi. J’avais déjà été amené à vivre une expérience équivalente via l’opportunité qui m’avait été faite de présenter un point de vue et quelques images lors d’une conférence : préciser le socle sur lequel je me fonde aujourd’hui pour aborder mes productions autant que celles des autres, en évitant d’être pour autant péremptoire. A titre personnel autant que pour diffusion, j’ai pensé intéressant de marquer un jalon suite à ce fil FB, certainement à réviser dans les mois ou les années à venir, mais qui me permettrait au moins de poser un certain repère. Avec l’espoir qu’il puisse intéresser peut-être d’autres lecteurs…Ne serait-ce que pour susciter chez eux des réactions ou alimenter leur réflexion ? J’utiliserai en guise de sous-titres quelques points qui ont été abordés au long du fil FB. Je vous invite à consulter par ailleurs l’article du blog ami de Patrick, initiateur et contributeur de ce débat, qui aborde un autre point de vue sur ces éléments. Une dernière précaution : j’ai la naïveté de croire que ne pas étaler une érudition impressionnante, ne me rangera pas d’emblée dans les rangs de béotiens et que l’absence de citations ou de références diverses plaquées à tout-va n’invalidera pas pour autant l’intérêt, pour vous, de parcourir ces lignes. A vous de me dire…

Mon rapport à l’art, en particulier en photographie. Ce que je qualifie comme tel

La position que j’ai choisie d’adopter en matière d’art, de ce qui en serait ou pas, et dans quelle mesure j’estime que c’est à cela que j’ai affaire, se résume en quelques lignes.

Aujourd’hui, je privilégie la sincérité, l’honnêteté -vis-à-vis de soi d’abord- dans laquelle s’inscrit quelqu’un qui développe un travail personnel. L’on pourra ou non qualifier d’oeuvre un tel travail, définir plus avant la tendance dans laquelle il s’inscrit -de fait ou explicitement, s’en revendiquant alors, tracer une filiation ou chercher la généalogie de la technique ou des points de vue qu’il propose : l’essentiel, pour ma part, reste de me rendre compte, souvent avec le temps et pas nécessairement à la première rencontre (ce qui peut être une limite j’en conviens) que je suis face à quelque chose qui me touche parce qu’intime, sincère, authentique.

C’est alors évidemment et éminemment une résonance toute personnelle, ce qui m’amène à relativiser le fait de ne pas considérer quelque chose comme « artistique ». Parfois les déterminants extrinsèques à toute dimension artistique sont trop évidents (pure recherche lucrative par exemple), mais dans de nombreuses circonstances j’ai conscience que mon avis restera profondément subjectif. Plus loin : je peux parfaitement concevoir que quelque chose respecte ce critère d’authenticité et de sincérité que je me donne, quelque chose qui soit intime et profondément de soi dans ce que l’on me présente, sans que cela me touche pour autant. Aussi me garderais-je bien de définir pour autrui ce qu’il serait juste, légitime et attendu qu’il mette derrière ce critère. Par contre, ce que je sais, c’est que lorsque je suis en présence d’un travail qui respecte ce critère et me touche, je n’ai aucun scrupule, quel que soit le « courant » artistique considéré, sa réception, son inscription dans une temporalité qui le rend déjà « daté » aux yeux de ceux qui recherchent à tout crin l’originalité, je n’ai aucun scrupule donc à assumer le plaisir, l’intérêt et le bonheur que j’ai à contempler cette œuvre.

Pour un anarchisme esthétique [2]

Dès lors, c’est bien ainsi que j’entends définir ma pratique autant que mon jugement et c’est ce que je place derrière l’expression d’ « anarchisme esthétique ». Il s’agit de savoir (prendre conscience de) ce que l’on fait, ou à peu près ; il s’agit de pouvoir se positionner parfois, avec plus ou moins de bonheur (et de le savoir, sans non plus privilégier l’érudition pour l’érudition), en fonction de ce que d’autres ont pu créer, tous domaines artistiques confondus ; il s’agit surtout de creuser à fond un sillon intime, quelque chose qui nous remue –ce, pour le mettre au service des autres et des vies que l’on documente, pour créer de toutes pièces des scènes artificielles, pour jouer du spectacle que la vie et sa rue peuvent offrir, ou encore pour toute autre forme d’engagement photographique que l’on puisse imaginer. Je n’ai pas d’avis définitif de ce point de vue, tant que je suis capable de me reconnaître dans ce que j’assume (et que j’assume d’ailleurs de ce fait), de connaître ce qu’il y a de moi ou de le découvrir après-coup dans une production. J’ai la faiblesse de croire que si l’on est à la fois sincère et conscient au long d’une telle approche, il est bien possible que quelques-uns d’un public potentiel puissent s’y retrouver. Mais la vie est courte et personne n’y trouverait-il de sens que, pour peu que cette pratique apporte à la mienne plus de sens et de vécu, j’aurai à peu près défini et circonscrit ce que je crois seule finalité que je puisse viser dans le domaine de l’art.

Parler d’« anarchisme esthétique » tient sans doute de la gageure. « Anarchisme » convoque la primauté de l’individu que j’associe au terme, cet individu fut-il conscient de la dimension collective de l’action pour mieux servir cette primauté, là où toute forme d’esthétique, même non théorisée ou non intentionnellement formulée par un individu, est a minima le produit d’environnements culturels, sociaux, bref humains. Et ce, même si ces environnements étaient strictement « physiques » : elle serait encore le produit d’une forme d’interaction, inscrite malgré tout dans une réalité intellectuelle ou perceptive… Donc faisant appel à des dimensions collectives. L’expression flirte ainsi avec le paradoxe et peut-être même l’oxymore. Malgré tout, « anarchisme esthétique » n’est à comprendre qu’avec la souplesse qu’autorisent les jeux de langage (on connaît son Wittgenstein), c’est-à-dire sans pouvoir en formuler une définition opérationnelle, unanime et définitive. Ce qui me va bien.

Quelle modernité ?

Il me semble que ce qui est éminemment moderne est la conjonction des deux premiers aspects développés ci-avant. Non pas de s’inscrire dans une tendance donnée qui soit actuelle, ni de provoquer pour provoquer, ni encore de jouer d’une technique pour obtenir un effet à coup sûr. C’est une tarte à la crème d’évoquer cette expression de « résolument moderne », je ne peux pourtant m’empêcher d’y songer, on ne se sépare jamais tout à fait de certaines figures tutélaires mais on peut toujours essayer de construire en fonction d’elles…

Au-delà de cette opinion assez simple, quant au rapport à la modernité ou la contemporanéité en art, je trouve toujours difficile de juger sur l’instant si j’ai affaire à des formes de fainéantise ou d’insuffisance masquées par une pose, une posture ; ou si l’on peut considérer qu’après avoir eu un éventail de choix certains, un auteur, un créateur assume une pratique et ses conséquences, choix qui peut certes paraître aux yeux des autres assez pauvre, dénué d’une certaine recherche esthétique, en tout cas n’attestant pas d’une maîtrise du processus de production d’une œuvre selon des canons plus classiques (c’est à dire, souvent, simplement passés au crible des siècles précédents). Cette complexité d’en juger est aussi une porte ouverte, j’en conviens et c’est l’une des tensions que l’on ne peut s’empêcher de relever lorsque l’on aborde certaines formes d’art contemporain, aux manipulations, tricheries, malhonnêteté ou vénalités de toutes sortes. Je n’entends pas la résoudre pour autant.

Y-a-t-il rejet de toute esthétique dans l’apparent refus d’une esthétique identifiable ?

Quant à la question du mépris ou de refus de toute esthétique, sans que ce soit systématiquement le cas, connaître et admettre l’existence de différentes formes d’esthétique et d’une recherche possible à ce niveau, de quelques principes aussi que l’on trouverait à l’œuvre dans différentes productions au cours des siècles, tout en cherchant à ne pas les mettre en œuvre, est irrémédiablement et intrinsèquement une forme de recherche esthétique. L’on ne sort pas aisément de ce recommencement. Cela ne signifie pas pour autant que toute recherche esthétique permette ou vise la réaction émotionnelle qu’implique parfois l’usage de l’adjectif « esthétique », un but par ailleurs tout à fait louable sous certaines options.

Ensuite, ce qui peut sembler à certains dénué de toute esthétique peut paraître à d’autres recevable au titre d’une esthétique qu’eux-mêmes perçoivent. Le discours sur l’œuvre ne devrait sans doute pas se superposer ou devenir l’essentiel de l’œuvre, bien que ce soit très certainement le parti pris d’une certaine « esthétique contemporaine », mais j’ai conscience en l’écrivant qu’il s’agit d’un point de vue personnel. Sa seule conséquence légitime selon moi est que je m’abstiendrai de fréquenter ceux qui, justement, développeront surtout un discours sur le processus de production, plutôt que la production finale elle-même.

Dans tous les cas, pour en revenir à mon point de départ, c’est la pose ou l’inauthenticité d’un processus artistique, ou celle que je devine à l’arrière-plan d’une production que l’on me présente, qui me gêne le plus. L’incapacité de l’artiste, aussi, à (re)connaître ses propres déterminismes et à en jouer, plutôt que d’imaginer qu’ils n’ont aucune influence ou de n’en supposer aucun. Dans la même veine, sans pour autant sacraliser l’histoire des arts qui nous a précédés, je serai également gêné qu’une personne tienne un discours conscient assumant que la connaissance, même minimale, d’un certain nombre d’œuvres et de démarches alternatives, n’a aucune espèce d’importance. Je fais de l’art brut un cas un peu à part, de ce point de vue, pour des raisons évidentes de par la définition-même de ce courant [3].

La photo de rue contemporaine verserait-t-elle dans l’escroquerie ?

Peut-on assimiler les productions récentes du courant appelé « photo de rue » (street photography) à cette lecture péjorative de la photographie contemporaine, qui traverse certains arguments ci-avant ? Ce, au motif que « tout et n’importe quoi » puisse être photographié, en particulier les mines inexpressives d’augustes anonymes et que chacun s’y invite sans plus de considération pour quelques classiques (principes autant qu’auteurs) ?

Je pense que ce serait une lecture assez limitée de la diversité des approches que l’on croise quand on s’intéresse à ce qu’il est convenu de dénommer « photo de rue » -une appellation qui peut sembler pratique, mais qui a autant de bon sens que de parler de « photo de forêt » dès qu’un arbre apparaît dans le cadre. Certes, d’aucuns photographient à peu près tout et n’importe quoi. D’autres privilégient la misère ou les trognes et en accentuent le caractère par une technique donnée (au hasard : le coup de flash en pleine poire). Est-ce une raison pour jeter l’opprobre sur tous ceux que, parfois à leur corps défendant, l’on classe dans la catégorie ? Je ne partage pas cet avis. La grande sensibilité dont font preuve y compris de jeunes photographes, l’atmosphère qu’ils cherchent à privilégier dans leur narration, ou dans un autre registre, le vide apparent de certaines photos de Depardon qui est tout sauf inexpressif, fondent cette opinion. Je pourrais en citer bien d’autres. Et encore faudrait-il aussi qu’un « juge de paix » puisse séparer le bon grain de l’ivraie en matière de « n’importe quoi »… A une certaine époque, Walker Evans ni Robert Frank n’avaient franchement la côte auprès des amateurs, idem pour les surréalistes. Ce n’est sans doute pas une raison suffisante pour les porter aux nues à présent, mais n’oublions pas que beaucoup de choses sont très relatives en matière artistique…Et d’autres choses, bien plus graves par ailleurs.

Le succès est-il affaire d’esthétique ?

Qu’une démarche s’avère ou non artistique, sous une certaine esthétique, n’a que peu à voir avec le fait d’être connu ou pas, avec la réception large de l’oeuvre même. Ceci n’implique pas qu’il faille verser dans l’isolement complet ni même le rechercher (ce deviendrait dès lors une pose, ce qui nous renvoie à mon tout premier point), ni dans un solipsisme créateur absolu pour se dire pur (même les artistes les plus éloignés de toute forme de reconnaissance doivent admettre qu’ils ne peuvent tout à fait considérer qu’aucune réalité alentours n’influence leur pratique, y compris les réalités humaines), pour se considérer artiste. Simplement, être (re)connu ou pas me semble surtout une question sociologique, une affaire de réseaux et de temporalité historique dans laquelle s’inscrit l’œuvre. Peut-être est-ce d’ailleurs l’une des pierres d’achoppement qui fait dire à certains que l’art moderne, postmoderne, ou contemporain peut embarquer à peu près tout, dès l’instant qu’un critique bien introduit décrétera qu’il s’agit effectivement d’art.

(Brève) conclusion (très) personnelle : quels effets concrets sur ma pratique ?

Le corollaire principal des perspectives précédentes est l’enjeu terrible qu’il y a, pour ma part, à montrer les photographies que je réalise et que je tiens à ce jour pour assumées. Elles sont en effet toute la vérité nue, un accès direct à des éléments très personnels et aux ressorts intimes, car au-delà des images elles-mêmes, c’est bien sûr tout le processus du choix qui m’amène à les montrer qui est également engagé dans le jugement qu’autrui posera sur ces images [4]. Le moindre des paradoxes n’étant pas, compte-tenu des opinions partagées ci-avant, que je devrais pourtant être en mesure de montrer sans m’en inquiéter. Étonnant, non ?

[1] Le fil est consultable ici.

[2] Je conserve ici cette expression et les raisons pour lesquelles elle m’a semblé adaptée pour qualifier mon point de vue. Néanmoins, elle reste partiellement malheureuse (« anarchisme » est trop péjorativement connoté socialement, politiquement et dans le langage courant ; voir plutôt cet article pour saisir sa compréhension dans le cadre de Dada et lever un certain nombre d’incompréhensions). Qui plus est, elle prête à confusion avec la notion d’« anarchie esthétique », par exemple évoquée dans cet article : si certains des points avancés explicitant cette seconde expression me conviennent et appuient mon propos, je me distancie d’autres présentés par l’auteure et ne partage pas l’intégralité de ses conclusions. Il n’est donc pas improbable que je modifie plus tard une appellation que je vais pour l’instant conserver. Au moins reste-t-elle en prise avec le débat initial.

[3] J’ai souvent le sentiment diffus que ce que l’on désigne comme « art brut » rend saillantes les questions que pose toute réflexion sur l’art –et rappelle aussi combien la pratique devrait être le coeur de nos préoccupations ! L’art brut me semble très certainement autant, si ce n’est plus, perçu dans l’œil de celui qui regarde, que dans la biographie ou l’intention de celui qui réalise, même je brosse ici à grands traits. Mais à la différence d’autres productions sur lesquelles on s’interroge parfois légitimement quant au regard posé qui fait l’œuvre et questionne la sincérité d’un auteur conscient de ce jeu social, cette sincérité est rarement susceptible d’être mise en doute dans l’art brut.

[4] Cette tension ne s’applique pas, ou nettement moins, aux images que je poste parfois sur Instagram ou FB lorsque prises au smartphone, qui sont plutôt pour moi des récréations.

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