Les plus assidus se souviendront qu’il y a quelques semaines, j’ai initié une série de 7 billets successifs, consacrée au partage de 7 conseils qui me semblent aujourd’hui les plus utiles et opérationnels. J’y saupoudre ces considérations pratiques d’une prise de recul sur ce qu’elles impliquent quant à notre rapport à la photographie. A vous surtout d’en juger après les avoir testés. Pour mémoire, le format de cette série est chaque fois le suivant : des préconisations simples, suivies d’une illustration concernant la manière dont ils peuvent s’envisager selon que vos prétentions sont artistiques, professionnelles ou plus simplement de loisir. Si ces conseils sont bons, mon pari est qu’ils s’appliqueront souvent dans différentes situations : faites-moi donc savoir si l’un ou l’autre vous aura été utile.

Après avoir repris à mon compte l’adage selon lequel le hasard ne favorise que les esprits préparés, je formule cette maxime simple mais ô combien essentielle : ne sortez pas sans lui ! (et, oui, cela rappellera aux plus anciens une certaine publicité…).

Conseil n°2 : Ne sortez pas sans lui

Quitte à décevoir les esprits les plus malicieux, ce-« lui » dont il est question est évidemment votre boîtier. On pourrait à l’emporte-pièce juger que ce conseil n’intéresse que les pratiquants d’une « photo de rue », avec quelques représentants célèbres et des milliers d’adeptes (voire bien plus, des millions si l’on tient compte des smartphones). Sur ce genre parfois considéré comme le plus intuitif et le plus représenté de la pratique photographique quotidienne, je vous renvoie vers quelques livres (ici ou ), ou ces expositions que vous trouverez chroniquées ici et ailleurs (ou encore ), pour creuser à votre rythme des définitions (assez variables finalement) et leurs exemples (pléthoriques).

Je voudrais plutôt insister sur le fait que quels que soient les objets, projets, intentions qui sont les vôtres en photographie, il est un constat implacable auquel nul n’échappe : lorsque vient le moment d’une photo, ne pas disposer d’un moyen de la saisir est la meilleure des manières de ne pas la faire ! Qui n’a jamais, au moins une fois dans sa vie, formulé intérieurement cette sentence définitive : « si seulement j’avais eu un appareil à portée de main… » ? Certes : disposer du médium technique pour transformer ce qui retient votre attention, vous interpelle, vous stimule, vous touche émotionnellement… ou toute autre formule à votre convenance, ne suffit certainement pas à concrétiser l’intention ou l’image mentale, ni à réaliser une partie du projet qui vous tient à cœur. Pourtant si l’appareil ou le smartphone ne créent pas l’image, chacun conviendra qu’en leur absence il est assez délicat de réaliser une photographie…

Des propos amusants et profonds ont évoqué les photos que l’on ne fera jamais. A des degrés divers, différents auteurs discutent aussi l’intérêt, justement, de ne pas capter, saisir, prendre une photo parfois pour, tout simplement, observer, se souvenir, contempler, s’inscrire dans la continuité d’une scène qui se déroule et dont nous sommes également partie prenante. Certains travaux récents semblent même démontrer que plus le recours est élevé à la captation technologique d’une scène, moins son souvenir sera disponible par la suite. Il faudrait encore préciser un certain nombre de facteurs pris en compte dans ces travaux, pour définir exactement ce qui contribue ou non au processus mnésique en question, mais l’enjeu de ce billet est ailleurs.

Comme le précédent, je vais surtout décliner ce conseil somme toute assez simple dans ses quelques subtilités, lorsqu’on vise sa mise en pratique :

  1. Emporter son boîtier en tout temps et en tout lieu implique principalement de le conserver à portée de main. Imaginer le ranger dans un sac en espérant qu’il s’en extraie de lui-même au moment opportun est une douce illusion, jusqu’à preuve du contraire… Donc, portez-le de telle manière qu’un accès pratique et immédiat soit possible, ce qui est peut être un moyen de vous déclarer ostensiblement photographe et de vous assumer comme tel (pas toujours évident selon les contextes sociaux ou l’anxiété du photographe)
  2. Ne plus jamais sortir sans lui, implicitement, c’est également se rendre réceptif à l’environnement et lui être plus attentif. Cela n’oblige pas à tirer à l’aveugle ni à remplir cartes mémoires ou pellicules à tire-larigot. Par contre, si rien ne vous empêche jamais bien sûr d’exercer votre oeil en l’absence d’appareil, l’avoir en main et pouvoir l’y porter (à l’œil), ne serait-ce que pour imaginer ce à quoi ressemblerait les choses une fois photographiées (comme d’autres l’ont exprimé : Zola, Evans, Winogrand…), est un catalyseur puissant de l’attention à vos entourages. La disponibilité s’avère moindre pour d’autres tâches, mais après tout, à quoi donc passer son temps comme photographe si ce n’est regarder le monde ?
  3. Troisième attitude qui finira par aller de pair avec le fait de trimbaler constamment votre désormais fidèle compagnon : accepter l’idée de l’imprévu, mieux encore accepter l’imprévu lui-même lorsqu’il se manifeste et lui être ouvert. J’irai jusqu’à ajouter : cultiver une forme de lâcher-prise en vous autorisant, puisque boîtier et possibilité de déclencher sont si proches, à le faire plus fréquemment. L’étape à franchir jusqu’au déclenchement est nettement moins longue lorsque l’appareil est à portée de main… vous avez noté qu’on en revient au conseil n°1! Mais je vous invite à lire la suite malgré tout.
  4. A contrario du lâcher-prise, la possibilité récurrente vous est offerte d’apprendre aussi, en situation d’urgence à apprivoiser, maîtriser, contrôler votre boîtier. Car se contenter de prévoir des plages spécifiques dédiées aux seuls apprentissages techniques est à la fois moins enrichissant et certainement plus stérile dans l’usage de l’appareil, qui devrait devenir une extension de vous-même, plutôt qu’un obstacle entre vous et ce qu’il vous intéresse de traduire en images. Sinon, se limiter à des occasions circonscrites de pratiquer son boîtier ira souvent de pair avec une fréquence limitée d’usage.
  5. Une fois l’appareil avec vous, plus rien ne s’oppose à vous autoriser l’exploration ! La plus libre qui soit et le nez au vent ou, selon celle qui aura votre prédilection et vos attentes, dans une direction qui vous convienne. Seul ne pas vous munir de votre boîtier vous privera quasi-systématiquement d’aller explorer une nouvelle voie lorsqu’elle se présente, une opportunité que vous n’aviez pas prévue d’emblée (mission impossible, par définition, pour l’inattendu). Pourquoi donc prendre le risque de s’en priver ?
  6. Enfin pour en venir à un aspect terre-à-terre, mais pourtant fondamental dans n’importe quelle activité, une pratique variée ne peut qu’être en soi bénéfique. Sa fréquence dépendra directement de la disponibilité du dispositif qui la conditionne… À savoir, votre appareil photo. La boucle est bouclée : l’emporter partout sera la meilleure des manières de l’utiliser fréquemment, ce qui conduira également à toutes les autres nuances précisées plus haut ! Et cerise sur le gâteau, avec la généralisation croissante de vos apprentissages disparaîtra votre dépendance à un dispositif technique particulier, au profit d’une connaissance des principes sous-jacent qui sera précieuse quand vous le changerez.

Il me reste à conclure en illustrant, à travers trois profils types, ce que ce conseil embarque.

Loisir et amateur débutant : lorsque nous avions évoqué le fait que le hasard ne favorise que les esprits préparés, j’avais déjà insisté sur l’importance de pratiquer régulièrement. Si vous souhaitez progresser un peu, pour réussir des photos plus à votre goût sans forcément courir ensuite les concours, toujours vous munir de votre appareil dans la plupart des circonstances serait une bonne manière d’apprendre à gérer des situations très variées (répondre plus facilement aux sollicitations des amis ou de la famille par exemple). Vous pourrez toujours devenir plus sélectifs par la suite. Et si un smartphone permet aujourd’hui de réaliser des photographies relativement qualitatives, ce n’est certainement pas grâce à lui que vous maîtriserez mieux ce (coûteux) boîtier que vous vous êtes fait offrir à Noël ! Quant à la stratégie qui consisterait à n’utiliser l’appareil photo que pour des occasions prévues, considérez-la plus tard, pour éviter par manque d’entraînement, le jour J, de réaliser des images qui ne vous satisferont pas. Le numérique facilite cette partie de l’apprentissage, ne laissez plus passer les occasions de pratiquer en oubliant votre appareil à la maison.

Professionnel et amateur expert : c’est peut-être pour vous que le conseil du jour semblera le moins propice. En effet, vous êtes parfaitement capable de déterminer les occasions et de justifier les choix qui nécessitent un boîtier, laissant autrement la bête reposer sagement à la maison. Tel est votre cas si vous dédiez votre pratique à un thème spécifique (pourquoi se munir alors d’un appareil si les occasions pertinentes sont peu vraisemblables ?), si vous avez un domaine d’application au-delà duquel vous ne vous aventurez pas (la photographie animalière), ou que vous vivez de cette activité au point où, en dehors des plages dédiées, créer des images n’aurait pas d’intérêt. Mais réfléchissons-y deux minutes. Vous avez maintenant un œil affûté et votre maîtrise est telle que les paramètres techniques ne vous bloquent plus : ne regretterez-vous pas parfois d’avoir laissé passer ce visage, ou cette espèce que vous ne vous attendiez pas à découvrir lors d’une balade, ce motif ou cet instant qui aura capté votre attention mais que vous serez bien en peine de saisir, à part encore une fois avec le fameux mais frustrant smartphone ? Pour vous, le conseil se décline alors de la manière suivante : disposer d’un boîtier de taille modeste -compact expert, hybride discret… argentique aussi ?-, la meilleure des manières de ne plus « sortir sans lui », à toutes fins utiles. Il va de soi que si votre spécificité est la photographie de rue, changement de cap complet : je n’ai même pas besoin de justifier à quel point sortir sans un appareil à portée de main serait incongru !

Artistique : selon vos inclinations, évidemment, toujours disposer d’un appareil photo ne semble pas de première utilité. Quand le concept prend le dessus, lorsque c’est la construction d’une scène ou d’une image qui prime, vous jugerez sans doute bon de laisser de côté ce que ce conseil préconise. Pourtant, à bien y réfléchir, vous n’êtes pas à l’abri d’une envie soudaine de prendre note, comme sur un bloc de papier, de quelque manifestation du réel qui pourrait former plus tard la base d’une série ou d’une image élaborée, construite, très travaillée. Ce bloc-notes visuel est un outil particulièrement utile dans certaines circonstances. Quant aux artistes voyageurs, aux humanistes à la recherche de l’instantanéité humaine, il n’y a pas à insister sur l’enjeu.

Prochaine maxime : « le non, on l’a toujours ! »

Faites-le savoir !