L’année file et plusieurs semaines sont déjà écoulées depuis le troisième article dédié au partage de maximes. Avant de vous perdre dans les méandres des congés, l’été me suggère donc d’évoquer aujourd’hui le quatrième des conseils pratiques… fruits d’une expérience qui reste somme toute modeste ! Aux nouveaux lecteurs, un bref rappel de la ligne défendue : le pari de ces articles est de parvenir à formuler, de manière opérationnelle, des considérations pratiques, une certaine prise de recul sur la pratique photographique au quotidien, le tout encapsulé dans 7 maximes faciles à retenir. Après quelques préconisations simples, suit une proposition de traduction pour trois cas de figure types : attentes artistiques, professionnelles ou de loisir. Nous avions commencé avec l’aide du hasard, qui ne favorise les esprits préparés, pour insister sur l’importance de ne plus sortir sans lui (votre boîtier) ; et de tout tenter, par principe, une fois en vadrouille, puisque selon le troisième adage, « le non, on l’a toujours. ». De toutes les puces à l’oreille que vous pourriez écouter, nous allons nous consacrer aujourd’hui à celle dont la fonction d’alarme en fait à la fois le piège et l’allié du photographe. Découvrons pourquoi la peur est votre amie.

Conseil n° 4 : « la peur est bonne conseillère »

Canon AE1 program, 200iso

Canon AE1 program, 200iso

La psychologie évolutionnaire, étrange expression pour désigner sous nos latitudes l’evolutionary psychology, mais aussi de nombreux auteurs qui se sont penchés sur la biologie et la psychologie des émotions, soulignent une fonction essentielle de la peur : accompagner l’activation générale de l’organisme, préparer à l’éventualité de l’action urgente, bref mettre en alerte et, pour celles des espèces qui y ont accès, prendre conscience que quelque chose cloche et mériterait de se terminer. Pour le dire plus simplement, la peur est l’un des signaux qui accompagnent chez l’être conscient un état d’alerte qui, dans de nombreux cas, a pour conséquence de lui sauver la vie ou lui éviter de la perdre. Cette émotion de base serait susceptible d’être expérimentée par tout membre de l’espèce humaine, à de rares et problématiques exceptions près (dont les Normands chez Astérix, bien sûr). Elle n’est d’ailleurs pas la seule puisque des auteurs réputés en listent 5 à 6 en moyenne, mais on se passera ici des 5 autres pour ce qui est du rapport avec la photographie[1].

Quel est cet état qui, de quelques minutes à parfois plusieurs semaines ou toute une vie, est associé volontiers à la peur, dans sa lecture psychologique ? Gagné : l’Anxiété. Qu’elle soit considérée comme état temporaire d’une durée variable (aïe) ou plus durablement, comme une caractéristique de la personnalité (aïe, aïe), nous avons tous un jour ou l’autre expérimenté cette sensation qui ne se limite pas au physiologique mais s’accompagne de désagréments tels que le nœud dans le ventre, la gorge sèche, l’hypersudation, le souffle court et le coeur qui s’accélère… J’arrête ici le descriptif pour éviter de déclencher une crise de panique chez les plus sensibles. Avec un peu d’humour, rappelons-nous surtout que l’ensemble de ces manifestations, y compris en période de stress et même au-delà de quelques minutes, ne sont pas mortelles. En tant que telles, en tout cas : si votre peur panique du vide vous fait quitter par la fenêtre une nacelle suspendue dans le vide, on tombe dans un autre cas de figure… Littéralement.

Or, et la bonne nouvelle commence ici, quelle est l’une des voies royales les mieux documentées pour la gestion de l’anxiété situationnelle, voire dans les meilleurs cas ou avec un peu de chance, pour l’extinction de celle-ci ? L’EX-PO-SI-TION. Ça ne s’invente pas : le même terme que les photographes connaissent. Évidemment, le processus décrit n’a rien à voir avec la quantité de lumière et sa gestion pour une scène donnée. J’espère ici ne décevoir personne. Mais je vous annonçais une bonne nouvelle, la voici : l’exposition consiste en ce que la simple mise en présence de ce qui vous est anxiogène finira, moyennant quelques précautions d’usage, par être le meilleur moyen d’atténuer et parfois de faire disparaître cette anxiété. De grands noms de la psychologie tel Albert Ellis ou Steven Hayes ont expérimenté eux-mêmes ce processus pour apprendre à gérer leurs propres anxiétés. A contrario, si l’idée semble simple, tous ceux qui l’ont tenté à propos des ascenseurs ou des araignées auront constaté que la mise en pratique laisse parfois à désirer… Parmi les éléments à retenir, se souvenir qu’une exposition trop courte a les effets inverses et peut au contraire renforcer l’anxiété éprouvée. C’est une des causes classiques d’échec du processus. Ce qu’il y a d’assez génial avec cette idée simple est qu’elle s’applique également au plan cognitif : plutôt que de fuir certaines pensées, vivre avec et agir malgré tout est un bon moyen de les voir perdre peu à peu leur potentiel de désagrément[2].

Ceux qui n’ont pas déserté s’interrogent encore : quel rapport avec la photographie ? J’y viens. La maxime du jour affirme que la peur est bonne conseillère. Si vous associez ce principe avec les trois paragraphes précédents, vous parviendrez sans doute de vous-même à la principale conséquence qui s’impose : « chaque fois qu’une hésitation anxieuse me saisit dans ma pratique photographique, la meilleure des manières de l’estomper sera d’agir dans le sens que je crains ». Aussi simple que cela. Les déclinaisons pratiques sont cependant variées et quelques nuances doivent être apportées. Esquissons quelques-uns de ces aspects pratiques :

  1. Choisir de travailler sur ou à partir de ce qui nous fait peur est une excellente manière de sortir de sa zone de confort. Or, il n’est pas un artiste qui ait jamais produit quelque chose de valable sans être allé justement au-delà de ce qui lui était facile, de ce qu’il maîtrisait, tant au point de vue technique qu’artistique. L’exploitation de recettes ne fait pas recette… Du moins, éthiquement. Les artisans et compagnons les plus talentueux le sont devenus à force d’explorer des pistes de travail nouvelles, souvent peu confortables, parce que plus risquées en termes de compétences à acquérir. Et même creuser un sillon sur lequel on serait déjà installé devrait être une entreprise de déconstruction progressive de ce que l’on a pu apprendre, pour le reconstruire ensuite autrement. Plus simplement, s’endormir sur ses lauriers ou éviter l’inconnu sont de bonnes manières de faire taire son anxiété… mais de très mauvais conseils à suivre dans la construction d’une œuvre ou l’amélioration de ses compétences professionnelles.
  2. Si nous sommes à peu près tous capables d’identifier les situations ou les éléments qui nous font peur, une façon de les exploiter peut se révéler très profitable pour soi comme pour sa pratique : que ces objets de crainte deviennent le sujet d’une belle série ou d’un travail personnel. Une approche différente de la photographie, plus empreinte d’engagement intime et de travail sur soi, s’ouvre ainsi à qui relève le défi. Il va de soi qu’il ne s’agit pas de considérer, même si certains l’ont illustré dans l’histoire de la photographie, que la voie royale passe obligatoirement par l’inscription biographique. Mais ne serait-ce que comme exercice créatif ou, si l’on s’y laisse prendre, comme apprentissage d’un regard un peu décalé sur le monde, nos craintes pourraient se révéler très bonnes conseillères en matière d’exploration artistique.
  3. Dès que les relations humaines sont en jeu, à l’exemple de la photographie de rue, se retenir de déclencher par peur de gêner ou d’être pris à partie est probablement le meilleur moyen de passer à côté d’une bonne photo, qui plus est si l’on évite d’entrer en relation. Cela vaut également pour la photographie d’un modèle, ayant pourtant accepté de poser : dans ce cas-là, ne pas oser proposer-en laissant bien sûr à l’autre la possibilité d’en disposer- mène rarement à des images qui tirent des exclamations à leur public. Et plus important, à vous-même. Donc, si une petite voix vous suggère de « laisser tomber, d’éviter, qu’il y a tellement de raison de ne pas faire une image, de vous faire une raison», n’hésitez plus : déclenchez ! Il est peu probable que des circonstances dramatiques surviennent, surtout si vous allez tout simplement vers l’autre sans être freiné par vos pensées anxiogènes. En le saluant et qui sait, quitte à le faire poser, vous perdrez peut-être la spontanéité d’une image pour cette fois, mais vous aurez facilité le pas suivant : déclencher d’abord, pour discuter ensuite avec vos modèles impromptus.
  4. Il y a lieu de se demander, dans le paysage législatif contemporain et en particulier français, s’il est encore possible de réaliser des photographies sans être spécialiste de la jurisprudence en la matière (certains auteurs sont là pour vous aiguiller). D’où peut-être une certaine inquiétude à capter certaines scènes au quotidien. Mais retenons, comme ces mêmes auteurs l’indiquent, que tenir compte de manière outrancière des questions de droit, c’est souvent passer à côté de bonnes images. Quelle que soit l’intensité de votre peur du gendarme et compte-tenu des nuances apportées au point suivant, n’oubliez pas que c’est principalement l’usage ultérieur d’une image qui peut être répréhensible ; non, sauf exception, le fait de prendre une photographie. Et pour le redire encore une fois de manière tout à fait explicite : toutes choses égales par ailleurs bien sûr ! Partant de ce principe, lorsqu’à nouveau cette petite voix résonnera pour vous menacer d’un passage au tribunal, évitez de trop l’écouter dans la plupart des circonstances. Considérez-la plutôt comme un indicateur sûr d’une image intéressante à envisager.
  5. Cependant, tout de même et pour conclure, ne confondez pas intuition judicieuse et témérité. Dans un certain nombre de circonstances, la vocation première de la peur -nous alarmer quand un danger potentiel se présente- s’avère bien utile, sous peine de se retrouver sinon avec un appareil photo en piteux état, des hématomes parfois… surtout des pulsations cardiaques à 180bpm après avoir couru sur plusieurs centaines de mètres ! Et ce dans toutes les cultures, car certains signaux non verbaux trompent peu, comme de nombreux voyageurs émérites peuvent en témoigner, photographes ou non. Aussi a contrario des lignes précédents, parfois, la bonne idée sera de ne pas trop analyser ce qui vous inquiète, mais de tenir simplement compte de ce signal d’alarme pour éviter de se mettre dans le pétrin. Pas systématiquement certes, mais on vous l’aura mentionné.

Que nous dit le conseil du jour vis-à-vis de nos trois profils types ?

Loisir et amateur débutant : vous n’avez probablement pas encore d’enjeu commercial ni de publication, ce qui facilite la levée d’une inhibition liée à la question des autorisations de photographier. Évidemment, à partir du moment où vous montrerez vos images hors d’un cercle très restreint (sur Internet qui plus est), vous serez tout aussi concerné(e) que n’importe quel professionnel ou auteur. Mais d’ici là, avant de devenir plus sélectif par rapport aux craintes d’ennuis ultérieurs, commencer plutôt par tout essayer ! Après tout, pour se découvrir, ne faut-il pas commencer par explorer tous azimuts ? Tâchez surtout de ne pas (d’emblée) vous mettre en péril, tout en réalisant des images qui vaillent la peine. Apprenez aussi à comprendre comment vous réagissez, émotionnellement et intellectuellement, dans différentes situations. Ce sera une bonne manière de circonscrire celles qui vous impressionnent le plus. Votre prochain objectif sera ainsi, comme pour le profil suivant, de travailler ensuite particulièrement celles-ci.

Professionnel et amateur expert : on l’a déjà souligné dans d’autres billets, entre la routine et l’ennui il ne faut pas hésiter à savoir remettre en cause ce que l’on maîtrise déjà, regarder dans ces directions que l’on a laissées aux autres, faute de créneau ou de temps pour les explorer. Chercher à tout prix à sortir de votre zone de confort en allant justement travailler sur ce qui vous freine, ou vous fait peur, vous sera d’autant plus facile à réaliser que vous vous connaissez bien, vu votre expérience ; autant dans vos facilités que vos gênes et vos craintes. Vous pourriez alors introduire une part un peu plus intime, subjective, dans un travail qui serait habituellement surtout une réponse à un commanditaire (même si bien évidemment, vos travaux de commande ont également une touche personnelle, ce qui fait leur valeur). Pourquoi ne pas commencer à introduire peut-être, même dans des propositions commerciales, des éléments tout à fait personnels qui liraient ces travaux à votre vie autant qu’à l’objet de la commande ? Il y a peut-être ici, en travaillant sur ses propres limites, (voire : en prendre le sujet de la peur comme un thème de travail, d’ailleurs ?) un créneau de différenciation possible.

Artistique : c’est sans doute pour vous que l’exploration approfondie des zones inconnues, des situations limites, de vos malaises intimes dans le traitement de certains sujets peut ouvrir des possibilités non seulement originales mais authentiques, singulières et donc, d’une valeur inestimable pour qui considère comme majeur l’approche artistique. L’intuition qui conseille d’éviter une situation doit chez vous se transformer systématiquement en une piste à explorer volontairement, d’une manière ou d’une autre. Analysez alors le mieux possible ce qu’elle provoque chez vous et les orientations qu’elle suggère. S’agit-il pour autant de se faire Antoine d’Agatha, Larry Clark ou Nan Goldin ? La réponse ne saurait être que personnelle, l’auteur de ces lignes n’ira certainement pas jusqu’à conseiller de manière péremptoire le jusqu’au-boutisme de ces photographes. Mais d’autres sans doute ajouteraient qu’il y aurait peu de valeur à ne pas justement aller jusqu’au bout, quitte à s’engager sur cette voie… Alors « frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie », pour reprendre Musset ? Peut-être, si l’on évite le stéréotype de l’artiste romantique maudit. Faut-il pour autant tout remettre en jeu à chaque fois que l’on replace l’ouvrage sur le métier ? À vous d’en décider.

[1] Ceux des lecteurs que la question intéresserait peuvent par exemple aller potasser les ouvrages de Paul Ekman, Joseph LeDoux,…

[2] Bien sûr, je résume un peu vite les choses mais vous pourrez avec intérêt consulter par exemple, en langue française (car nous avons désormais quelques experts fameux sur la question: Villatte, Monestès, Schoendorff…) ce qui s’écrit à propos de la thérapie d’acceptation et d’engagement. Allez-y : même un(e) photographe n’y perdra pas son temps. On pourrait aller jusqu’à réfléchir à la relation avec les modèles, vous verrez. Ou pas, et dans ce cas reparlons-en !

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