Entamée en janvier, la série de billets consacrés aux 7 conseils avec lesquels je vous propose de démarrer l’année se poursuit par ce troisième volet. Pour rappel, le pari de ces articles est de parvenir à formuler, de manière opérationnelle, des considérations pratiques et une certaine prise de recul sur la pratique photographique au quotidien, le tout encapsulé dans 7 maximes faciles à retenir. Après quelques préconisations simples –ou voulues telles !, une traduction pour trois cas de figure types les adapte aux attentes artistiques, professionnelles ou de loisir. Si le hasard ne favorise les esprits préparés et que désormais vous ne sortirez plus sans lui, nous allons aborder aujourd’hui l’un des principes les plus utiles qu’il m’ait été donné de mettre en œuvre, bien au-delà de la photographie d’ailleurs : « le non, on l’a toujours. »

Conseil n° 3 : « le non, on l’a toujours »

Ce troisième conseil est définitivement attaché à une période de ma vie. J’étudiais, à l’époque. J’avais noué des liens plus personnels avec l’un de mes professeurs, aujourd’hui un ami proche. Or, parmi nos nombreux échanges et la sagesse dont il faisait preuve, qu’il transmettait en de nombreux domaines, il m’est toujours resté ainsi qu’à quelques-uns du cercle de ses étudiants, un conseil qu’il formulait régulièrement lorsque nous hésitions -qu’il s’agisse d’une démarche officielle pour contacter un collègue respecté et dont l’aura nous impressionnait, d’une démarche administrative dont nous pressentions par avance qu’elle pourrait ne porter que peu de fruits, ou encore de situations plus personnelles où certains regrettaient parfois de n’avoir pas osé. Cette courte phrase qui, vous l’aurez compris, est le conseil dont je vais appliquer aujourd’hui à la photographie, est un concentré d’affirmation de soi, d’optimisme et de bon sens, cocktail particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de progresser dans une pratique ou un domaine.

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A chaque fois qu’une hésitation se faisait jour et que nous n’étions pas certains de poursuivre jusqu’au bout une démarche, par crainte ou par pessimisme, sa réponse était toujours la suivante : « le non, vous l’avez toujours ». Il la tenait, disait-il, de ses origines catalanes… En tout cas, c’est ainsi que j’aime à me la rappeler. Bien sûr, en premier lieu, formulée telle quelle, cette maxime se destinerait plutôt aux situations où se pose une question, envers autrui ou vous-même. Or, sa portée s’étend bien au-delà. Et même en photographie, ne peut-on considérer qu’il y a toujours une question qui se pose, tout au long du processus ? Réfléchissez-y une minute… Surtout, quels que soient les arguments que vous pourriez opposer à cette phrase somme toute simple, aucun d’entre eux ne peut jamais donner tort à cette logique imparable, selon laquelle la situation actuelle est toujours celle dans laquelle vous vous trouvez et que seul agir, tel qu’il vous semble intéressant ou pertinent, pourra la modifier –et au mieux, dans le sens attendu. Une version connue en France pourrait être : « qui ne tente rien n’a rien ». Et comme nous allons le voir, il y a une substantifique moëlle à en tirer pour nous autres photographes.

  1. La première des certitudes en photographie est que si vous ne déclenchez pas, vous n’aurez aucune image. Ce conseil nous invite donc, chaque fois qu’elle se présente, à rester attentif à votre intuition et céder à la tentation (un bon conseil aussi, celui-là). S’il ne s’agit pas de mitrailler à tout-va, l’époque du numérique a largement facilité la réalisation de plusieurs images à la fois pour une scène donnée, ou chaque fois qu’une occasion vous semble être la bonne, même lorsque c’est une intuition diffuse qui vous pousse à prendre une photo. Car ce dont il est certain, c’est qu’en ne déclenchant pas, vous n’obtiendrez rien : le « non », vous l’aurez toujours… A l’extrême, lorsque le doute pèse lourdement dans votre balance subjective, ce n’est pourtant qu’en saisissant la scène que vous pourrez ensuite juger du résultat, dans de nombreux cas. Résultat qui pourrait bien vous surprendre agréablement. Et qui sait : peut-être être vous en train de changer de regard, d’entamer une évolution dans votre parcours, que vous n’êtes pas encore en mesure de comprendre tout à fait, ni d’analyser rationnellement, mais dont votre envie de déclencher témoigne déjà de manière diffuse ?
  2. Un autre enseignement de ce conseil est l’importance de relativiser les pensées et les attentes qui nous freinent au quotidien -mieux : les mettre de côté et agir sans en tenir compte. Celles que la psychologie a notamment étudié comme cognitions auto-dépréciatives (« je ne vais pas réussir cette image»), anticipations anxieuses (« s’il me voit le photographier, il va sûrement mal le prendre », « ils vont vouloir voir l’image et ils vont être déçus ») ou cognitions sociales biaisées (« cette personne n’est pas le genre à se laisser prendre en photo », « un photographe n’est pas à sa place ici, il va nécessairement déranger », …). Sans enjoindre à chacun le jusqu’au-boutisme d’un Bruce Gilden, force est de constater que la photographie est un domaine dans lequel s’appliquent particulièrement les travaux scientifiques sur l’assertivité (l’affirmation de soi, pour le dire plus simplement). Parcourez les interviews de photographes habitués à interagir avec les gens qu’ils croisent, même si ceci vaut également pour le paysagisme ou d’autres spécialités : ils évoquent fréquemment une attitude par laquelle il s’agit de dépasser les freins plus ou moins légitimes que l’on se met parfois, pour aller jusqu’au bout d’une démarche qui, sinon, produira des résultats dont on sera nécessairement déçu. Tout aussi souvent, associé à cette attitude de dépassement de soi sur ce qui nous pose difficulté, leur constat est qu’il ne s’est d’ailleurs finalement rien passé de terrible : pas d’agression, une interaction parfois très positive, la plupart du temps l’indifférence et de temps à autre, exceptionnellement, la nécessité de se justifier et de montrer l’image, au pire devoir l’effacer… Ce qui serait une manière de revenir au point de départ mais en ayant essayé. De toute façon, le « non », vous l’aviez déjà !
  3. Ne pas prendre nos prédictions anxieuses pour argent comptant (ne pas s’arrêter à l’idée que les conséquences seront nécessairement négatives) a donc pour corollaire d’agir. Or, comme évoqué dans les deux billets précédents, la photographie est avant tout une pratique. La meilleure des manières de progresser, particulièrement quand vous réfléchissez à deux fois avant de déclencher, sera justement de déclencher particulièrement dans ces situations-là. L’on progresse bien plus à travailler au-delà de notre zone de confort, ainsi qu’il est largement répété pour de nombreuses disciplines et par des expertes dans la leur. Une telle situation est d’ailleurs souvent l’indice qu’il y a quelque chose d’intéressant à faire, quand se pose la question d’agir ou pas : dans ces cas-là, foncez ! (et là-dessus, voyez par exemple les heuristiques 1 et 2). Après-coup, il sera toujours temps de vous dire que la photographie obtenue n’est pas à la hauteur. L’expérience vécue vous renforcera pour d’autres situations dans lesquelles le résultat vous conviendra mieux. Un mot tout de même pour ce qui est d’aller au-delà de la zone de confort: faites attention de ne pas chercher à aller très au loin de cette zone, mais de rester dans ce que, en psychologie toujours, les auteurs à la suite de Vygotsky appelleraient la « zone proximale de développement ». Il s’agit du niveau de compétence qui n’est pas encore le vôtre, mais qui reste suffisamment proche pour tenter le jeu et particulièrement lorsque quelqu’un vous accompagne sur ce chemin. Si d’emblée, vous vouliez monter les marches de l’escalier de 5 en 5, vous rencontreriez probablement des conséquences que vous auriez raison d’anticiper comme peu gratifiantes… Même si rien n’est jamais complètement sûr et qu’il ne faut pas vous priver d’essayer, si vous le sentez, un jour ou l’autre!
  4. Suivre ce conseil, c’est aussi s’ouvrir de nouvelles voies. C’est une grande généralité de souligner combien la plupart des approches pratiques et théoriques de la créativité pousse à ne pas se censurer, au moins dans les premières étapes du processus, ne pas retenir des impulsions au prétexte qu’on présuppose qu’elles ne mèneront nulle part, mais plutôt les poursuivre pour voir jusqu’où elles vont. On peut d’ailleurs parfaitement concilier cette attitude avec une connaissance experte, une maîtrise que l’on aurait déjà acquise dans un domaine, ou un certain nombre de règles que l’on souhaite s’imposer au cours de ce processus. Considérer que « le non, on l’a toujours » est s’autoriser à ne pas se contenter du statu quo à partir duquel on réfléchit, mais se forcer à aller au-delà, à partir du moment où on entrevoit une direction, pour réaliser quelles seront ses fruits une fois qu’ils auront mûri. En photographie, vous pouvez d’ailleurs appliquer cette approche au développement de vos images : en numérique, de nombreux logiciels vous permettront de tester plusieurs idées, sans que l’on parle nécessairement de facilité ou d’une approche dilettante. Il s’agit simplement de ne pas considérer comme acquise la situation actuelle ou les présupposés avec lesquels vous travaillez, mais de les remettre en cause, d’accepter l’idée selon laquelle faire l’effort de pousser les tentatives dans une direction entrevue, même lorsqu’elle semble du temps perdu, peut souvent permettre de révéler des aspects que l’on ne pouvait anticiper. Agir ainsi sera un plus coûteux en argentique, mais une fois à l’aise dans vos routines de développement et de tirage, ce ne l’est plus tant et le prix à payer en termes d’évolution personnelle sera toujours plus élevé, si vous vous refusez à essayer.
  5. Il y a enfin une dimension qui, sauf dans des cas assez rares, compte beaucoup dans le maintien d’une dynamique photographique : la valorisation de son propre travail. Il ne s’agit pas de penser d’emblée aux questions pécuniaires, ni que « le monde entier (vous) acclame » comme chantait l’autre, encore moins de chercher à s’inscrire dans une tendance donnée pour en récolter l’effet de mode plutôt que d’être honnête avec vous-même. Je souligne simplement l’importance que revêt le partage, lorsqu’il est assez régulier et ciblé. Oser parler de son travail et le présenter à d’autres est la plus sûre manière d’apprendre quelque chose, que cela porte sur soi-même, ses images ou l’attitude des publics effectifs et potentiels. Or pour cela, affirmation qui semblera paradoxale dans une époque où la monstration de soi et des productions iconiques semblent la règle sur les réseaux sociaux, il est un pas difficile à franchir: au-delà de l’accumulation des images sur des disques durs, les montrer effectivement, en sachant à qui l’on s’adresse, pour quelles fins. Ne plus éviter d’aller recueillir un retour sur cette production. Suivre ce troisième conseil, c’est en quelque sorte, après avoir repéré les lieux et les personnes auprès desquelles l’on est prêt à jouer le jeu, accepter de se soumettre à l’opinion d’autrui pour ce qu’elle est, depuis là où il s’exprime. Car comme l’indique l’esprit de la maxime qui nous occupe, éviter de proposer un dossier pour un prix ou ne pas franchir le seuil d’un espace où vous pourriez essayer d’être exposé, est la situation dans laquelle vous êtes dès le départ. Pourquoi donc ne pas prendre le risque ?[1]

Que nous dit le conseil du jour vis-à-vis de nos trois profils types ?

Loisir et amateur débutant : au moins deux directions viennent spontanément à l’esprit pour quelqu’un qui débuterait en photographie et chercherait à progresser. La première est celle qui implique des modèles, les hésitations que l’on peut vivre lorsque l’on ne s’estime pas suffisamment expert pour oser aborder quelqu’un, y compris un proche, et lui proposer d’être notre sujet principal. La difficulté existe également lorsqu’il s’agit d’un(e) inconnu(e). Tout le monde ne rencontre pas cette gêne, mais si vous en êtes, ne croyez-vous pas qu’en rester avec vos frustrations serait pire, surtout si vous souhaitez vous améliorer ? Tentez le coup, advienne que pourra ! Après tout, il ne s’agit jamais que d’une image, que vous pouvez ensuite effacer, y compris en présence de cette personne, si elle convient que l’image ne la satisfait pas… On peut associer à ce cas de figure les lieux dans lesquels vous vous poserez la question de demander une autorisation, ou parfois au contraire de photographier sans demander d’autorisation. Dans ces deux cas, le contexte doit vous guider mais sauf risque évident, n’hésitez jamais à tenter de prendre l’image, quitte à l’effacer ensuite. De nombreuses sources, par exemple celle-ci, vous permettront de savoir s’il est possible ou non d’exploiter cette image…ce, dès le simple partage auprès d’un réseau d’amis. Ne confondez pas en effet l’insistance du conseil du jour avec l’irrespect complet pour, parmi quelques-uns, le droit de la propriété intellectuelle, le droit à l’image et les lois en vigueur dans un pays donné… L’autre direction que vous invite à emprunter ce conseil est la suivante : ne vous embarrassez pas trop, au début, des préconisations qui se veulent esthétiques ou régulent la pratique de la photographie (toutes ces règles que vous allez lire à longueur de forums voire d’ouvrages). Je vais me mettre un certain nombre de personnes à dos en l’affirmant : je crois plus utile de les connaître pour s’en passer, ou de s’amuser à les franchir volontairement (mais de les connaître tout de même). N’accordez pas trop d’importance à tous ceux qui les sacralisent et confrontez-vous par ailleurs régulièrement aux œuvres de grands auteurs et photographes. Ne faire que l’un sans l’autre serait stérile ; les associer, un investissement rentable à coup sûr. Donc puisque « le non », vous l’aurez toujours et notamment de la part de gardiens des dogmes, n’hésitez pas à aller au-delà. Pour voir.

Professionnel et amateur expert : prendre des risques au-delà des sujets et des techniques que l’on maîtrise est sans doute, pour vous, l’application la plus pertinente de ce conseil. Ce qui peut signifier pêle-mêle : prendre contact avec des interlocuteurs reconnus, repérés pour leurs compétences, leur visibilité et/ou leur connaissance dans un domaine, afin de développer une collaboration ou d’être accompagné par eux; s’inspirer, voire mettre en œuvre, des techniques ou des manières de pratiquer la photographie qui ne vous sont pas familières, pour les réinjecter ensuite dans votre pratique habituelle ; voir les choses en grand, essayer de se donner une approche d’envergure ou une stratégie plus globale que le sillon dans lequel vous avancez habituellement ; oser enfin poursuivre une idée que vous traînez depuis belle lurette, sans avoir jamais eu le culot de la mettre en pratique. Au stade où vous en êtes, si vous choisissez de vous inspirer de ce conseil, ce n’est probablement pas la maîtrise de votre art en tant que tel qui sera en jeu (bien qu’on apprenne constamment), mais plutôt toutes ces frontières que l’on se met seul, ces horizons que l’on hésite à viser parce qu’on les imagine réservés à d’autres plus aguerris, plus courageux. Il est donc une façon pour vous de comprendre ce conseil, traduite dans cette pensée selon laquelle « un voyage de 10 000 lieux commence par un premier pas » (attribuée à Lao Tseu) : agissez. Réfléchissez-y peut-être à trois fois auparavant, mais agissez. Quoiqu’il en découle, ce premier pas sera toujours un petit pas mais une avancée décisive.

Artistique : pourquoi s’interdire une direction de travail sans en avoir testé les effets ? Doit-on plutôt s’ériger par principe des bornes au développement d’une oeuvre, ou s’y confronter par la pratique, afin de mieux choisir ensuite ce sur quoi l’on souhaite se concentrer ? Concrètement, s’intéresser à d’autres artistes, dans des disciplines parfois très éloignées des vôtres, devrait devenir une habitude plutôt qu’une frontière dont on se garderait de la franchir. Et plutôt que d’hériter avec docilité des préconisations formulées par d’autres qui nous précèdent, accepter de les connaître et de les comprendre par leur mise en oeuvre sans pour autant les sacraliser serait une règle de conduite (et en tant que règle elle-même, d’ailleurs, à oublier parfois !). Il me semble humblement, car d’aucuns en parleront bien mieux que moi, que l’on touche, à travers cette maxime du « non » que l’on a toujours, à ce qui fait l’essence d’un travail artistique : une remise en cause systématique de nos a priori, nos craintes, nos limites objectives et subjectives et à la façon dont le processus même de travail que l’on se donne permet de les questionner. Ni plus, ni moins… Bon courage !

[1] Pour être tout à fait sincère, les cordonniers étant comme chacun sait les plus mal chaussés, voilà très clairement l’aspect sur lequel votre serviteur dispose d’une marge de progression conséquente !

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