Les plus assidus parmi vous se souviendront d’une chronique récente consacrée à l’ouvrage de Christophe Flers, évoquant le développement d’une activité de photographe de mariage au 21ème siècle. Voici venu un second opus très proche, pour poursuivre une ligne éditoriale bien avancée chez Eyrolles : parler d’un métier dans ses aspects les plus concrets. Etre photographe portraitiste nous y invite sous la plume d’une photographe et blogueuse québécoise, Sarah Tailleur, à la langue déliée et aux conseils affirmés. Précisons de suite que par photographe portraitiste, il faut avec elle entendre : la réalisation de portraits dans l’univers familial avant tout, particulièrement la photographie d’enfants, de couples et familles. Je me garderai bien de limiter à cette seule possibilité le talent de cette photographe, pourtant tel est le sillon qu’elle a creusé et c’est au sein de cet univers très particulier du portraitisme que s’articule son propos. Vous n’irez donc pas y chercher la voie pour devenir portraitiste dans la presse ou d’entreprise, en première intention du moins, mais j’y reviendrai en conclusion.

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Cette mise au point réalisée, ce livre se présente comme un condensé opérationnel, avec tout de même presque 250 pages qui discutent pléthore de détails, directement liés au développement de votre activité et sa capacité à vous positionner sur un marché. Les questions les plus techniques, notamment administratives, ne sont pas couvertes avec la minutie que des ouvrages de référence vous offriront (on en aborde quelques-uns sur ce blog). Telle n’est pas la vocation première de l’ouvrage. Par contre, parmi une pléthore de retours d’expérience, les thèmes suivants permettront à ceux qui hésitent encore à franchir le pas, comme à ceux qui débutent dans le métier, de se sentir accompagné dans une ambiance bon enfant. L’auteure en effet ne cherche pas à conserver par-devers elle les clés de sa réussite (elle a d’ailleurs l’honnêteté de l’admettre : il est toujours possible d’envisager des variations des plans de carrière différents). Sont donc partagés : les éléments décisifs en termes de marketing, qui conditionneront la rapidité d’évolution et même parfois l’évolution possible ou non de votre entreprise, fût-elle menée en solo ; la gestion des réseaux sociaux –et des détracteurs, aussi ; le développement d’une offre cohérente, adaptée au modèle d’affaires qui sera le vôtre ; moins évident enfin, car plus encore fondée sur une pratique réelle en situation, la gestion d’une séance photographique jusque dans les imprévus, auprès de très jeunes enfants… et de parents souvent plus anxieux encore ! Ce ne sont évidemment que quelques-uns des nombreux points du livre.

Le propos de l’auteure est bien ici d’attirer l’attention des personnes qui se verraient volontiers passer professionnel, au sens suivant : avoir pour activité principale la photographie, sur les caractéristiques qui distingueront leurs réalisations et démarche de celle d’un amateur, fût-il expert. Ainsi des aspects qui devraient aller de soi, mais sont sans doute trop facilement négligés : la rigueur dans le développement continu des compétences ; une veille régulière du marché et de ses évolutions ; le respect des promesses faites dans un contrat, particulièrement une gestion du temps opérationnelle et efficace, sans même parler de livrer à l’heure ; un choix de positionnement tant commercial que personnel ; le développement d’un style qui convienne assez pour que chacun, photographe comme client, se sente à l’aise lorsqu’un engagement est conclu.

Revendiquant d’emblée sa subjectivité, Sarah Tailleur inscrit son ouvrage dans une dimension de témoignage. Son style photographique, plutôt que de donner dans la versatilité et l’hétérogénéité, s’est construit sur des visuels identifiables. Ses images, souvent douces et colorées, s’inscrivent dans une approche moderne qui s’accorde aux rendus photographiques actuels (alliances de pastels, camaïeu et tons plus marqués). Sans être mièvre, elle réussit à ne pas singer Anne Geddes ni à donner dans un décalage trop marqué, qui ne répondrait plus sans doute aux attentes de son public. Ses clichés colorés et les poses inventives de ses modèles laissent deviner sa capacité à créer une ambiance chaleureuse et confiante.

Ses opinions sont également personnelles et assumées comme telles. Je vous invite à tenir compte de sa définition de ce que serait « être professionnel en photographie » pour mesurer à quel point ce choix peut être engageant. Elle a également la bonne idée, avec le ton caractéristique d’une blogueuse proche de ses lecteurs, d’appuyer là où cela fait mal chez les indécis : je retiens particulièrement son insistance sur l’idée qu’une « intervention divine » n’a jamais désigné pour personne le bon moment pour se lancer ! Sa lecture du développement de l’activité professionnelle est cohérente avec ce que je connais du contexte québécois. Son approche entrepreneuriale se fonde beaucoup sur l’engagement personnel, l’endurance, la conviction que les efforts seront suivis d’effet et la croyance en sa propre valeur, pour peu que l’on mette en œuvre les moyens de la valoriser, enfin le droit à l’essai et l’erreur aussi : le reste suivra, qu’il s’agisse du positionnement comme de son évolution. Aussi le lecteur français peu accoutumé à l’idée des croisements entre démarches d’auteur et marketing tiquera-t-il peut-être à la lecture. Je l’invite cependant à suspendre son jugement, pour s’intéresser à ce qu’il lui est possible de tirer d’une histoire qui, pour personnelle et particulière qu’elle soit, illustre la capacité à générer un revenu régulier, tout en n’ayant pas le sentiment de vendre son âme au diable, ni de négliger la part artistique que cette jeune photographe estime mettre dans son travail[1]. Et si vous souhaitez vous faire vous-même idée du ton rafraîchissant de la jeune femme, jetez-donc un oeil sur son blog ! Bonnes lectures…

Sarah Tailleur (2014). Être photographe portraitiste : Cibler sa clientèle – Fixer ses tarifs – Promouvoir ses services – Guider ses modèles. Paris : Eyrolles, ISBN: 9782212139822.


[1] Un débat conceptuel sur la question de ce qu’il est possible de définir par « artistique » en photographique serait évidemment hors sujet, ici. Je ne vois nul tabou à soutenir que vivre d’une activité dans laquelle on s’épanouit et y mettre un peu de soi puisse être déjà une belle manière de s’affirmer en photographie… Bien que je sois également sensible à d’autres perspectives dans lesquelles les enjeux de la photographie sont ailleurs.

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