Conjointement à la rétrospective Harry Gruyaert de ce début de printemps 2015, un ouvrage très attendu vient de paraître chez Textuel. Si je me réjouissais déjà concernant l’exposition, mon intérêt décuple pour le photographe, l’oeuvre et l’événement après m’être plongé dans ses pages. Sans aucun doute, l’un des incontournables de l’année, un livre dont votre bibliothèque pourra s’enorgueillir. Cet ouvrage éponyme consacré à Harry Gruyaert, à l’épaisse et sobre couverture d’un rouge mat, s’orne d’une image parisienne où sont déjà présentes les lignes de force que développent ses pages. Zones d’ombre qui découpent silhouettes et objets, conjonction de couleurs bien sûr dont les gammes tirent parfois vers le camaïeu mais jouent plus souvent une partition plurielle, présence de l’humain enfin qui n’est qu’un parmi d’autres des objets dont sont meublées les compositions du photographe. Une première passe au sein du livre révèle le choix judicieux du papier, sa belle main, son grammage qui assure une sensation que l’on associe volontiers aux « beaux livres », avec une restitution qualitative des photographies bien servie par ce choix (GardaPat Kiara 150 g, les experts apprécieront), d’un blanc très légèrement cassé qui sied à la mise en valeur d’images souvent denses -couleurs saturées et noirs omniprésents oblige.

Gruyaert_cover

Cette première rencontre n’est évidemment qu’un prélude. Il s’agit maintenant d’entrer plus avant dans la matière, d’explorer page après page la relecture d’un univers dont Harry Gruyaert, impressionniste, saisit les bribes, pour les sensations que la lumière et ses couleurs provoquèrent chez lui. Notre tour du monde ne se vit donc pas sur le registre du documentaire, il se joue des périodes et des séries de l’auteur, il dessinerait plutôt la sensibilité d’un artiste auquel nous sommes invités à réagir. Et les réactions sont inévitables. La parenté frappe avec le travail d’Alex Webb, sous des latitudes orientales et américaines, la préface de François Hebel l’évoque d’ailleurs, même si bien des nuances distinguent les deux hommes. Une réceptivité vis-à-vis de la lumière aussi, que j’associerais volontiers aux artistes des pays du Nord, ainsi qu’une diffuse empathie pour des scènes du quotidien, qui ne verse pas pour autant dans la photographie humaniste: l’oeuvre touche. Maintes ambiances se dégagent, les figures tutélaires planent au gré des tableaux que nous découvrons. Eggleston bien sûr, qui rôde parmi les intérieurs vides ou si peu habités : réception, laverie, toilettes bleutées, voitures abandonnées ou dissimulées qui sait, aéroports… ces derniers, d’ailleurs, semblent reliques d’une époque pourtant si proche où de telles photos étaient encore réalisables. Gruyaert joue des reflets, des coïncidences, des monochromes aussi. Il se fait Hopper, parfois. Avec cet homme accoudé qui émerge de l’ombre, ou peut-être y retourne. Avec cette serveuse toute à sa tâche, dans un décor suranné où la lumière encore et les ombres dressent un tableau daté mais sans âge. Sa langueur est de toute condition. Pour ne pouvoir, à regret, les évoquer toutes, je m’arrêterai sur deux images.

2011, le Caire, Égypte. Tonalités de beige et de gris, une lueur hésite entre vanille, rose et beige à l’arrière-plan, masquée. La douceur des tons, véritable camaïeu de nuances presque monochrome, la disposition des personnages dont on se prend à croire qu’il s’agit d’une scène, des équidés qui fouillent parmi les déchets et surtout ce cheval au loin, qui semble monté sur un piédestal. Il fait toute la force de cette photo dont les lignes convergent vers lui, peut-être le seul témoin attentif au photographe. Comment ne pas voir la puissance d’une telle image ? 1980, quelque part dans la province du Brabant, Belgique. Une station-service. Rien d’esthétique ici, du moins selon le sens commun du terme : beau, flatteur à l’œil. Pourtant il y a cette lumière, qui frappe le mur barré d’un trait rouge-orangé, nuance chaude et délicate du couchant. Bancale, une coccinelle bleu marine gît sur la gauche, ses teintes profondes semblent répondre aux lueurs. Et puis cet éclat illumine la pompe à essence jaune que l’on avait ignorée. Est-ce cet ensemble qui pousse ici le photographe à s’arrêter, à déclencher ? Enfin le regard découvre le personnage, une femme sans doute, assise côté passager d’une voiture dont le bleu pastel s’inscrit si bien dans le cadre, à l’opposé des cieux, pastel eux aussi. Ils se répondent en écho. Où cette passagère pose-t-elle le regard ? Écoute-t-elle le conducteur ? Quel peut être son point d’attention ?

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N’allez pas croire qu’il n’y aurait d’autres photographies marquantes, ni même qu’elles sont mes favorites, car il y aurait tant à dire… Cette monographie est une excellente introduction à l’oeuvre de Gruyaert, l’indispensable complément d’une visite à la MEP que, je vous le souhaite, vous effectuerez au plus tôt.

Harry Gruyaert (2015), Editions Textuel : Paris, ISBN : 978-2845975118.

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