En didactique photographique, l’intérêt d’un ouvrage peut s’évaluer selon plusieurs critères. Son accessibilité, d’abord : trop abstrait ou complexe, il accompagnera peu de lecteurs dans leur évolution ; trop simple voire trivial, il ne les mènera pas très loin. Son originalité, ensuite : le talent de l’auteur sera de se positionner avec justesse sur un continuum entre informations rebattues et conseils inédits, bâtir l’alliance délicate des bases minimales, que d’autres avant lui auront sûrement évoquées, avec la restitution d’une expérience de plusieurs années et d’un parcours dont il faut parvenir à extraire les éléments pertinents pour autrui. La transférabilité de son contenu, enfin : tout en s’inscrivant au coeur d’une catégorie particulière, d’une pratique photographique souvent spécifique, faciliter l’appropriation du discours et des suggestions de telle manière qu’ils puissent inspirer des photographes plus habitués de domaines connexes ou éloignés. Bien sûr, on sera également sensible à la présentation du livre, la qualité de sa maquette, la présentation d’images qui restent tout de même l’enjeu principal en photographie -au moins l’un des principaux- autant qu’une démonstration par l’exemple de l’expertise que l’auteur a l’ambition de transmettre. Lorsque le ton général se révèle honnête et sincère, les difficultés rencontrées ou les erreurs commises n’étant pas éludées, l’ouvrage mérite de figurer parmi ceux que l’on peut recommander sans arrière-pensée.

Bricart_2015

En choisissant de couvrir le spectre des situations possibles en photographie de nu, à partir d’une pratique professionnelle de plus d’une dizaine d’années, internationale ce compris et à travers l’encadrement régulier de stages dédiés, Philippe Bricart répond à chacun de ces critères. Son livre récent, paru en janvier 2015, permettra aux amateurs d’aborder avec une certaine sérénité plusieurs aspects dont la maîtrise ne va pas de soi. Certain(e)s parmi vous en ont peut-être déjà fait l’amère expérience. Il peut sembler simple de commencer par photographier un proche, compagne ou compagnon, croyant en la vertu d’une lumière naturelle ou plus crue, lorsque l’on s’aventure à user d’un flash. Si l’ami(e) qui accepte de poser se veut de bonne volonté, la situation se complique souvent d’attentes, même implicites, dont la rencontre avec la réalité des images produites s’avère… sensible, au mieux ! Là où le portrait est un condensé d’implicites et d’image de soi qu’un modèle non professionnel projette sur un résultat qu’il anticipe, ces aspects sont encore plus cruciaux en matière de nu, puisque le rapport au corps et son cortège de pudeur, de gêne, de complexes divers y sont éminemment entremêlés. Miser sur une vague compréhension de la composition pour se reposer ensuite sur la qualité d’un capteur numérique et sa gestion de l’exposition se révèle dès lors nettement insuffisant. Philippe Bricart intervient à ce stade : comme un guide dont la juste distance n’entraîne pas la familiarité, ce dont il témoigne dans sa manière de gérer la relation aux modèles également, et qui marque son habitude de l’accompagnement des stagiaires, garantie de s’améliorer sans (trop) coup férir -pour le photographe comme pour les modèles.

Quelques particularités de l’ouvrage seront soulignées ici. L’auteur assume et clarifie en premier lieu son approche du nu, afin que chacun comprenne au mieux dans quelle perspective ses propositions seront formulées ensuite et sa conception de l’éclairage. De façon trop synthétique, tels en sont les points principaux : un recours aux éclairages continus et réflecteurs surtout, des images qui n’hésitent pas à se faire douces, des jeux d’ombre au service de compositions allant parfois jusqu’à l’abstrait, une mise en scène épurée mais aussi, à l’inverse, l’exploitation de contextes fort, en particulier les friches industrielles, enfin une attention à de nombreux détails de telle manière qu’ils ne desservent pas l’image finale. J’insiste sur une caractéristique qui n’est pas systématique : les conseils en matière d’usage de lumière continue et des suggestions de premier équipement qui sont simples et loin d’être ruineux, tout en formant la base de plusieurs images dont le résultat nous est exposé. L’auteur reconnaît être rien moins que fan du recours aux flashs, on ne pourra donc lui en faire reproche, mais on trouvera de nombreuses illustrations de la manière dont, y compris techniquement (paramètres d’exposition, gestion de l’incidence des sources), les éclairages continus peuvent être exploités en nu posé.

Un second aspect mérite d’être également mis en avant. A la différence de ce que la définition première d’une annexe pourrait laisser penser, les contenus développés dans ce livre sous ce chapeau sont de première importance, qualitativement aussi bien que quantitativement. Un bon quart de l’ouvrage est en effet consacré à ces annexes qui ne le sont plus tout à fait. Elles proposent des exercices d’application et des conseils propres à certaines situations, modèles, types d’images. Chacun est évalué selon une échelle de complexité croissante de 1 à 5, Philippe Bricart modulant cette notation par les éléments qui la justifient dans chaque cas. Ceux-ci ne sont pas toujours techniques, en effet, mais également liés à la relation aux modèles ou au contexte particulier susceptible de permettre l’obtention de ce type d’image.

Dernier point désormais inévitable en photographie numérique, un chapitre est consacré au traitement logiciel des fichiers obtenus. Vous n’y trouverez pas de longs tutoriels, ni une discussion fouillée des paramètres informatiques ou des astuces de retouche avancée. Le propos de l’auteur n’est pas celui-ci et il l’indique explicitement. Par contre, la manière d’interpréter un fichier en photographie de nu est succinctement mais concrètement abordée. On trouvera surtout une discussion intéressante, sur quelques pages, de l’intérêt des principaux préréglages (presets) disponibles pour Lightroom, depuis l’expérience de l’auteur. Celui-ci a la bonne idée d’aborder à la fois les presets d’origine, le pack de conversion noir et blanc réputé fourni par le très fréquentable Photofloue, et ceux que les plus aficionado d’Adobe (il semble qu’il en reste malgré le passage à l’abonnement mensuel…) connaissent déjà, à savoir les créations de Matt Kloskowski. Soit, pour le dire autrement, les ressources les plus courantes et les plus faciles à se procurer, gratuitement, plutôt que des éléments payants ou trop rares.

Pour conclure, s’il est consacré au nu, cet ouvrage ne manquera pas d’intéresser tous les photographes pour lesquels l’approche du corps se comprend à mesure que leur regard sur la lumière, sa nature, sa qualité et ses effets prend de l’importance. Les portraitistes amateurs seront donc tout autant intéressés. Et comme souvent avec les ouvrages techniques récents chez Eyrolles, l’ambition artistique n’est pas oubliée, évitant les dichotomies stériles au profit d’un partage de connaissances qui suscite l’envie de participer un jour ou l’autre, pourquoi pas, à l’un des stages de l’auteur.

Philippe Bricart (2015). Les secrets de la photo de nu : Pose – Composition – Eclairage. Paris : Eyrolles, ISBN : 978-2212139907.

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