L’hiver présente au moins deux vertus, particulièrement lorsqu’il est aussi doux que ces jours derniers. La durée effective d’ensoleillement se restreint tellement qu’elle invite au bouquinage dans le confortable creux d’un canapé de choix, rattrapant les lectures en souffrance ou se penchant sur des parutions récentes repérées dans l’actualité de l’automne. La qualité de la lumière, rien moins que dure à cette époque, parfois à tel point diffusée que toute stratégie d’exposition peut être testée au cours d’une même journée, nous pousse au contraire à sortir, pour traquer durant ces quelques heures où nos congénères s’activent, une scène impromptue avec laquelle nous rentrerons comme des enfants joyeux d’un trésor futile découvert au détour de leurs jeux. Or, l’ouvrage de David Gibson rejoint ces deux tendances dans une parfaite synthèse. J’espère vous en partager le sel pour vous donner l’envie, au-delà de sa lecture, de mettre en œuvre « le savoir-faire du photographe de rue », comme ce street photographer chevronné nous y invite. Pour ceux qui prendront des congés, voici l’occasion de transformer ces jours alourdis par des repas trop souvent pantagruéliques en marches à l’affût !

Un grand nombre de ressources consacrées à la photographie de rue existent aujourd’hui sur le Net, disponibles à qui veut bien prendre le temps de les chercher. J’en partage de temps à autre sur mes espaces G+ et scoop.it. Deux de ses plus notoires représentants (l’un francophone, l’autre anglophone) se consacrent bien mieux à cette recension. Le premier intérêt du livre d’aujourd’hui consiste ainsi en la sélection qu’il opère parmi les collectifs dont Internet regorge, pour mettre en avant les meilleurs d’entre eux. Cette plongée accélérée dans le monde effervescent des photographes de rue est une vertu, lorsqu’il s’agit d’enrichir sa bibliothèque d’ouvrages qui apparaîtraient sinon stérilement techniques. Second aspect qui enrichit particulièrement la lecture et qui, justement, sort cet ouvrage du registre technique : vingt notices parsèment ses différents chapitres de points de vue distincts et de photographies plurielles. Comme ceux qui me connaissent le savent, les présentations raisonnées d’autres auteurs au-delà de celui du livre qui les recense me semblent essentiels. Elles attestent d’une conscience de l’importance de développer sa culture photographique à travers l’œuvre d’autrui, fût-ce pour s’en démarquer drastiquement. Avec Gibson, l’occasion nous en est largement fournie. Mais les mérites du livre dépassent ces deux premiers atouts.

gibson_2014

Dès l’introduction, le propos est clair : mettre à la portée du lecteur le processus de la photographie de rue, surtout soutenir l’envie qui fourmillerait déjà dans les doigts et les jambes du photographe. Le bouquin recèle de conseils et de points de vue qui alimenteront ces deux aspects. Telle cette première anecdote où l’auteur suggère, en guise de déclic, de prendre simplement le bus et de descendre lorsque quelque chose d’intéressant surgit : simple et efficace, typiquement le genre d’attitude concrète dont les photographes de rue aguerris semblent s’être fait une spécialité. Sur la forme, ce sont cinq chapitres qui découpent par leurs intrigants intitulés le processus que décrit Gibson : travailler les flux, apprécier le silence[1], penser l’abstraction, saisir l’immobilité, enfin entrer dans sa pratique par les sujets choisis. Un glossaire, une bonne bibliographie qui comprend également les références Web évoquées plus haut ainsi qu’un index complètent l’ensemble. Les chapitres comprennent régulièrement un « feuille de route » qui rappelle quelques points essentiels abordés dans les pages précédentes, autant qu’elle propose l’un ou l’autre exercice pratique. Ici encore se manifeste donc le souci de faciliter une pratique, sans pour autant que le reste de l’ouvrage néglige d’inscrire celle-ci dans une réflexion sur elle-même.

Quelques principes simples président, pour Gibson, à ce qu’il faudrait entendre par photographie de rue : accepter de se perdre, ne pas recourir à la mise en scène même si la rue peut être une scène publique, ne pas obligatoirement inclure des personnes dans le tableau saisi et ne pas la limiter aux centres urbains. Un cadre de conduite complète ces quelques lignes directrices à propos de l’accord d’autrui. Que faire en effet de cette réserve très fréquemment rapportée par les débutants, qui se fonde dans une crainte du refus ou du rejet, comme par certains photographes plus chevronnés, qui manifestent plutôt dans ce cas une forme de considération empathique pour l’autre ? La réponse de l’auteur mérite d’être soulignée : ces interrogations traduisent selon lui « un certain état d’esprit qu’il faut complètement déconstruire pour pouvoir approcher la street photography correctement », même si « le bon sens toujours prévaloir ». On ne peut complètement négliger l’univers culturel et juridique (l’auteur est anglais) dans lequel cette réponse est apportée, même si Gibson rappelle que ces contextes varient selon les pays. À chacun de s’approprier au mieux cette attitude plutôt jusqu’au-boutiste (l’auteur ne la joue pas non plus Bruce Gilden), en tout cas centrée sur le processus et les enjeux de la démarche plutôt que sur les freins ou les obstacles que chacun peut vite se mettre, s’il s’attarde trop sur cette question du droit à la photographie.

Incidemment, l’attitude qu’il dépeint le conduit par exemple à ne pas chercher l’interaction lors de portraits de rue, à la différence d’autres photographes dont il reconnaît que cette manière de faire peut certes mieux leur convenir. Il interroge de la même manière d’autres stratégies que de porter le viseur à l’œil pour prendre une photo, comme déclencher depuis la taille (« from the hips ») : si lui-même n’endosse pas ce qu’il considère comme une dérobade, il invite le lecteur à s’intéresser à « ce qui se situe à la marge pour mieux comprendre ce qui est au centre », donc ne pas condamner a priori les pratiques par principe avant d’en connaître les résultats et les horizons qu’elles ouvrent. Un dernier mot sur un autre des modes opératoires souvent critiqués, parfois de manière assez véhémente, en photographie de rue, que Gibson rejette lui aussi : le recours aux téléobjectifs. Ceci ne l’empêche pourtant pas de reconnaître que certaines séries obtenues par ce biais stimulent particulièrement sa curiosité, éveillent son intérêt pour d’autres visions du quotidien. Vous l’aurez compris, l’homme est particulièrement ouvert et conscient de la richesse de cette forme d’ouverture. Je ne résiste pas à vous citer un dernier passage auquel je ne peux que souscrire : « souvent, les gens déboursent beaucoup d’argent en équipement et n’envisageraient jamais d’en dépenser une portion conséquente en livres. Un appareil photo est un outil mais une bibliothèque de livres photo contribue davantage à la création d’images éloquentes.»

 No venus in this fur

Chacun des chapitres est à la hauteur de ces prémices. Un florilège d’interrogations les suit au fil des pages, dont voici quelques-unes : comment travailler à distance de l’évidence supposée dans les lieux bondés ? Que faire du langage corporel du photographe, quand celui-ci a pour tendance spontanée de se concentrer sur celui des autres? Qu’est-ce qu’intégrer la lenteur en photographie, dans le silence d’une image ? Et si le silence de l’esprit et de l’oeil naissaient de ce que le photographe exclut de ses images comme hors-sujet ? L’ère numérique a-t-elle tuée cette idée simple selon laquelle une image plus nette n’est pas forcément plus éloquente ? Plutôt que de condamner par principe l’abstraction photographie comme forme dérivée de l’art contemporain, ne doit-on pas réaliser qu’elle redéfinit la photo de rue et « remet en question l’image conventionnelle » ? Quels détails du quotidien offrent aux photographes de rue une respiration, composant des tableaux dans lesquels l’humain, objectivement absent, nous semble pourtant tellement présent ? À quel point sommes-nous à l’aise face au vide et quel est notre rapport à l’espace et la monotonie en tant que photographe et spectateur ?

Oui, ce sont là autant de questions traitées dans cet ouvrage plaisamment surprenant. Sa thématique centrale dépasse finalement de loin la lubie contagieuse des témoins de nos vies publiques, pour ressourcer à peu de frais notre vision photographique tous domaines confondus. Les liens associés à chaque notice des vingt photographes présentés nous guident vers des portfolios grandioses pour la plupart, où chacun des lecteurs puisera une inspiration garantie. Aussi puisque la période y est propice, n’hésitez pas à offrir ce livre aux photographes de votre entourage. Eux qui, telles des âmes en peine, errent à la recherche d’un cliché qui leur tomberait du ciel, deviendront alors ces esprits préparés favorisés par le hasard… et, qui sait, saisiront au vol une chute de traîneau ?

David Gibson (2014). Street Photography: le savoir-faire du photographe de rue. Paris : Dunod, ISBN : 9782100711352.


[1] Je vous laisse deviner à quel tube ce clin d’œil est une allusion non dissimulée.

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