À l’approche des fêtes de fin d’année, l’envoûtante litanie des achats passionnels vient saisir le coeur puis l’oeil des photographes (non, Henri : l’esprit se fait la malle dans cas cas-là). Selon leurs moyens, les pléthoriques technologies dernier cri ou de plus modestes accessoires au matériel déjà sien les chavirent. Mais les plus sages, ou les plus économes, encore que ce ne soit pas toujours le cas si l’on considère la variété de tarifs dans ce que je m’apprête à évoquer, se tourneront vers l’inépuisable source de ravissement et d’évolution que sont… Tadaaam ! Les livres. Plusieurs lectures et des discussions récentes m’ont interpellé par ce constat définitif : quel auteur-photographe impliqué soutiendrait qu’investir en matériel surpasse l’achat ou la consultation, car les bibliothèques existent encore, du livre d’un pair ou d’un maître ? Tandis que le contraire est régulièrement plébiscité dans les interviews de photographes chevronnés.

Je ne souhaite pas rééditer ici, verbe de circonstance, un énième débat concernant les liens entre production ou qualité de l’œuvre d’une part et dispositifs techniques d’autre part -car l’on n’ose même plus parler simplement de boîtier ou d’appareil. L’actuel hors-série de Réponses Photo parmi d’autres l’évoque d’ailleurs avec plus de brio que je ne saurais le faire, un peu plus de hauteur que la plupart des forums aussi. Et non, ne faites pas dire ce que je n’ai pas écrit : l’on partage aussi énormément grâce aux forums, j’en profite pour saluer par exemple ici ceux qui sont dédiés à la photographie argentique… Reste qu’à l’image de toutes les autres formes d’art, pour lesquels la compréhension du geste doit certes accompagner l’intensité de l’exploration d’une oeuvre mais ne me semble pas plus essentielle que se colleter à la plus grande variété possible d’autres pratiquants, si possible talentueux ou au moins engagés dans leur art, courir les expositions, échanger avec les auteurs et découvrir des ouvrages présentant parcours et oeuvres n’est jamais une perte de temps en photographie. A la différence des avancées technologiques, dont il faut bien reconnaître qu’elles embarquent généralement -aussi mais pas que- des questions et problèmes inédits ! Pas toujours pour le meilleur. Mais brisons-là cet aparté fort (trop ?) subjectif.

glc_2012

Le florilège de conseils d’achat en matière de littérature photographique, dans les revues en kiosque ou sur le Net, me semblait un contexte idéal pour vous proposer d’aller un peu plus avant. Si nombreux sont ceux qui militent pour une pratique de la photographie qui se finalise dans un ouvrage, et que ce medium est une très bonne manière de se découvrir des affinités voire des aspirations fortes, pourquoi ne pas pratiquer la mise en abyme : lire un livre qui parlerait avec simplicité et complétude de la conception de votre propre livre de photographie ? C’est exactement ce que l’arrageois Gildas Lepetit-Castel réalise dans son opus paru en 2012. N’étant pas toujours à la page, j’ai enfin pris le temps de le lire, rattrapant une lacune dont je mesure mieux la portée maintenant qu’il est passé entre mes mains.

Le premier talent de son auteur est d’appuyer ses conseils d’une pratique effective de la publication à compte d’auteur. Son amour du livre, son intérêt pour ces détails qui échappent à bon nombre d’entre nous avant qu’on ne les y sensibilise, imprègne plusieurs passages. Avec ce qui s’apparente à une forme de militance bienvenue, il nous suggère une approche au service d’un propos, qui se traduirait dans un objet dont on sera au final fier de déclarer: « j’en suis l’auteur ». Ceci posé, je m’en voudrais de ne pas insister suffisamment sur cette caractéristique des 160 pages joliment ficelées : les éléments sur lesquels l’expérience est partagée, autant que notre réflexion suscitée, sont le plus souvent tout à fait concrets.

Si les considérations relatives à la philosophie qui mène à la réalisation d’un livre, comme au rapport entre celui-ci et le propos plus général d’un photographe, souvent pensé d’abord autour de l’image et non de la succession de celles-ci, sont très présentes, elles s’inscrivent dans une attention évidente pour des aspects pratiques majeurs. En effet, cette démarche de création particulière s’apparenterait plutôt, pour une première tentative, à la traversée d’un océan sans boussole tout à fait étalonnée, plutôt qu’à un long fleuve tranquille. Effet tangible de ce guide, j’admets par exemple ne plus regarder de la même façon ma modeste collection d’ouvrages photographiques, non plus que je me saisis de la même manière des livres que je convoite et qui traînent encore dans les rayonnages. Certains libraires seront intrigués de me voir désormais à ce point passionné par les reliures et la teneur d’une couverture… Sans doute moins de me voir caresser les pages. Encore qu’un rapport tactile aux images ne lasse peut-être pas d’en étonner plus d’un parmi les autres clients !

Revenons plus spécifiquement sur le livre de Gildas Lepetit-Castel. La question de la maquette elle-même, que l’on pourrait croire primordiale dans la réalisation d’un livre, n’intervient qu’après avoir longuement discuté les enjeux d’une sélection d’images, ce qui la détermine (le propos de l’auteur, son public supposé, la teneur des images elles-mêmes) et le processus de son obtention : numérique, argentique ? Et quelle préparation technique de l’ensemble ? Le passage de la composition  numérique à la matérialisation sur papier permet quelques considérations importantes sur la distinction entre les deux, pour quelques déconvenues possibles qu’il vaut mieux anticiper. Tout le monde n’étant pas graphiste, à défaut de recourir à l’expert, quelques points d’attention mentionnés favoriseront une restitution des plus adaptées au projet qui prendra peu à peu forme sous vos yeux.

Un autre morceau de choix détaille l’ensemble des postes qu’un devis doit considérer, les raisons pour lesquelles il importe de s’y arrêter scrupuleusement. L’on n’oubliera pas en effet que toute production a un coût, qui s’envole rapidement selon les choix réalisés en vue de l’objet final… Peut-être plus classique pour qui serait déjà averti dans le domaine de l’impression, les deux derniers chapitres sont des rappels efficaces des points à considérer lorsque l’on est en discussion avec l’imprimeur en phase préparatoire. Ils suffisent au propos général, qui n’est pas de fournir un traité sur la chaîne d’impression.

Rompu à l’exercice, ainsi que son site et ses différentes productions en témoignent, Gildas Lepetit-Castel conclut par quelques retours d’expérience sur la vente et les canaux de diffusion possibles. J’en terminerai pour ma part sur un dernier trait que j’ai fort apprécié : trois entretiens menés avec des professionnels de la chaîne du livre, qui construisent une vision diverse mais ajustée des enjeux de la publication contemporaine. Des points de vue intéressants à garder en mémoire, à l’ère du partage virtuel, si votre intérêt vous porte réellement à développer une culture de l’image… Longtemps enchâssée sur ses supports physiques. Mais jusqu’à quand ? Nous participerons tous de la réponse[1].

Gildas Lepetit-Castel (2012). Concevoir son livre de photographie. Editions Eyrolles, Paris, ISBN: 978-2212136241.


[1] Hum… alors même que je l’écris, j’ai conscience que ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’affirmer ceci sur un blog.

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