De temps à autre, il me semble utile de rappeler la ligne éditoriale que le blog s’efforce de suivre depuis quelques années. Ce parti pris est finalement assez simple, inspiré d’expériences antérieures collectives : parler de ce que l’on aime, défendre pourquoi, le mettre en valeur pour ce que l’on y a repéré et ce, y compris pour des oeuvres qui ne nécessitent pas toujours de soutien d’ailleurs, tant elles sont parfois déjà célèbres. Le tout, plutôt que de descendre un auteur, de critiquer par la négative, de déprécier quelque chose que l’on n’aura pas aimé, du fait d’un mouvement d’humeur qui ne reste après tout qu’un point de vue -par définition, éminemment subjectif. Et j’imagine qu’écrire que la subjectivité compte ne choquera nul photographe. Pourquoi ce préambule ? Parce que, je l’avoue, ici on apprécie particulièrement l’oeuvre et l’attitude de Gildas Lepetit-Castel ! Cela se sentait certainement dans l’interview réalisée il y a quelques mois, mais je préférais préciser le tout par avance, pour anticiper l’impression partisane se dégageant de ce qui suit. Elle est assumée…et n’est pas inconciliable avec quelques arguments.

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Par cet authentique manuel pratique qui nous dévoile « les secrets de la photo de rue » au long du processus photographique, GLC renouvelle une réussite que son opus dédié à la conception de livres d’auteurs illustrait déjà : mettre à la portée de tous une somme de connaissances et de savoir-faire, pour permettre à chacun de se les approprier dans une démarche personnelle. Quelques points forts seront mentionnés d’emblée, tant ils distinguent ce livre de la mêlée. D’abord, ce qui n’étonnera personne connaissant l’auteur, les liens et les informations relatifs à la pratique argentique -parmi de nombreux exemples possibles : l’évocation du codage DX, sont ici bien présents. Suffisamment rares ailleurs, ils valent donc la peine d’être mentionnés. GLC ne réécrit pas l’énième manuel de pratique argentique, tel n’est pas son sujet, il partage plutôt et régulièrement des éléments afférents à cette approche de la photographie. Autre point fort : ses nombreuses et belles images, chaque fois légendées pour les mettre en contexte, expliquer leur origine ou les choix effectués, y compris plus longuement dans un pan dédié. Enfin, dans un chapitre introductif, nombre de références cinématographiques et musicales majeures viennent s’ajouter à celles, tout aussi nourries, qui sont plus directement photographiques. C’est un point auquel je suis toujours sensible, il est ici judicieusement exploité, sans alourdir le propos. Les plus rétifs à l’histoire ou au name dropping peuvent respirer ! Son introduction augure de la présence discrète de références ciblées au fur et à mesure des chapitres qui suivent. Parmi les anecdotes au menu, je ne résiste pas à vous servir celle-ci: si vous doutez de la sévérité de votre editing, allez lire en page 6 la proportion des images retenues par Robert Frank à l’issue de son périple célèbre…

Le ton de l’auteur est celui d’un partage sans retenue des habitudes de terrain, d’une pratique personnelle rompue. On l’imagine bien les dispenser amicalement au cours d’un atelier[1]. On adore par exemple le petit truc pour gérer au mieux la charge des batteries dans une chambre d’hôtel, lors d’un déplacement. Simple et judicieux. Je vous laisse le découvrir à la lecture. Ou encore, comment comprendre l’intérêt de sortir son appareil photo. Cherchez bien, c’est situé quelque part dans les premières pages. Maîtrisant ses classiques et connaissant ses gammes, l’auteur, comme il le démontre par exemple en discutant de la balance des blancs, ne délaisse pourtant pas le meilleur des possibilités offertes par la pratique numérique contemporaine. Jusqu’aux réseaux sociaux, brièvement évoqués comme supports bienvenus de diffusion d’un travail et de communication sur une démarche, mais certes pas comme adjuvants à l’effort critique personnel dans son travail ni comme déterminant son fil directeur ! Intelligemment et, peut-être, questionnant ainsi un point de vue plus consensuel, GLC reconnaît l’intérêt d’affiner parfois certains choix, sur ces réseaux, au cours d’une discussion, mais sans non plus laisser de côté une démarche personnelle inscrite dans une certaine culture visuelle.

Plutôt que de creuser la pratique en journée ou de nuit, abordées spécifiquement ainsi que la lecture du sommaire vous l’apprend, soulignons que son récit en première personne est bien celui d’un auteur tout-terrain. La manière dont il joint l’agréable à l’utile en expliquant comment les choix techniques s’inscrivent dans une démarche plutôt que l’inverse, ou dont il exploite les voyages et l’ailleurs pour nourrir sa créativité, confirment cette polyvalence. Marche, pérégrination, errance pourquoi pas –avec carte à la main si les circonstances l’exigent !- esquissent la figure d’un photographe piéton comme condition sine qua none d’un contact avec « la rue ». Du moins, une fois sur site. Car si plus rare peut-être, mais dès lors précieux, un chapitre entier se consacre aux déplacements : ils devraient toujours être pour le photographe de rue des respirations nécessaires. Respirations également exploitées par GLC, avec de nouveau un point de vue concret sur ce qu’ils permettent. Et nourri d’autres références encore ! Où la nouvelle vague, Orson Welles ou plus près de nous Jarmush et Wong Kar Wai se croisent et dialoguent.

Des encarts réguliers dans une typographie de couleur distincte mettent en exergue conseil pratique, précaution, situation type ou exercice. L’un de ses conseils répétés que l’on relaye volontiers : mieux vaut consulter des livres et visiter des expositions plutôt qu’acheter du matériel. Les avis simples et de bon sens marquent une connaissance par l’expérience de ce dont parle l’auteur : comment gérer des situations potentiellement sensibles ; pourquoi ne pas revenir sur une image que l’on a peut-être manquée, plutôt que d’interrompre le flux des choses… Points que reprend d’ailleurs Plossu. La règle des tiers est vite expédiée pour approfondir plutôt les rapports entre composition et cadrage, champ et hors-champ, puis jouer : avec le décor, avec les personnages, avec nous-mêmes. La culture cinématographique de l’auteur parsème de pistes jusqu’aux discussions techniques. Son point de vue affirmé sur la construction des images les alimentent -laisser ses images respirer, par exemple. Un photographe pour lequel, aussi, l’anticipation est une donnée clef afin d’agir sur le vif. Même si vous êtes (comme vote serviteur) de ceux qui pensent qu’une photographie de rue peut également se pratiquer dans le calme et la tranquillité des temps longs et des moments faibles, apprendre à gérer l’urgence n’est jamais superflu.

D’autres passages font le sel de ce livre très clair, concis tout en allant au cœur des questions essentielles. Quelle serait par exemple la raison d’être de la photo de rue ? « La nécessité de témoigner de son quotidien. Pas simplement pour garder des traces d’une époque de ses contemporains et pour se questionner à la fois sur la société et la place que l’on y a. Les photographes de rue ont tous en commun de se confronter au monde. Durant cette errance poétique, on se retrouve seul face à ce qui nous entoure et on se cherche autant que l’on explore notre environnement. » (p. 4). L’ambition de Gildas n’est donc rien moins que de nous aider à « trouver ce que vous souhaitez montrer du monde qui vous entoure et surtout comment vous allez l’exprimer » (p.8). Plus loin il évoquera le travail sur l’identité photographique, parvenir à ne pas rester dans l’ombre de ceux que l’on admire ou respecte[2]. Apprendre à assumer sa démarche, rester sincère. Toutes choses vers lesquelles les utiles propositions de Gildas nous guident. Il est aussi question de plaisir, toujours conserver le plaisir, qu’il se décline en argentique ou numérique. « Le plaisir, c’est d’être en train de photographier, en état de prise de vue », livre Plossu. On ne sera pas surpris qu’il n’y ait donc finalement que peu de points techniques liés au matériel qui soient abordés, le cas échéant sur un mode ni partisan ni puriste. Et GLC n’est pas tout à fait seul à échanger avec nous. Il a le bon goût de convier d’autres auteurs à nous rencontrer, via plusieurs entretiens. Leurs références pictoriales ou cinématographiques ne vont pas toujours de soi. Jean-Christophe Béchet et Bernard Plossu sembleront sans doute les plus connus, chaque lecteur profitera pourtant de l’ensemble de ces entretiens, dont les références parfois très fournies et la démarche interpellent.

Si les quelques images présentées au fil des pages vous séduisent, qu’elles vous mènent vers la collection complète des livres photographiques dont GLC est l’auteur. Ils compléteront votre lecture avec grand intérêt. Puis saisissez votre appareil, quelques pellicules ou cartes mémoires et sortez ! «La route, c’est la vie », comme Gildas l’indique en citant Kerouac. Et même le pessimiste Cormac McCarthy sera sans doute de cet avis ! Mais c’est une autre histoire…

Gildas Lepetit-Castel (2015). Les secrets de la photo de rue. Approche – Pratique – Editing. Paris : Eyrolles, ISBN : 978-2-212-14245-7.

[1] Notez au passage qu’il va effectivement développer cette activité, en bourreau de travail qu’il est.

[2] On mentionnera d’ailleurs ici, culture qui semble se perdre peu à peu, que depuis que l’art existe, savoir s’inspirer n’est ni un manque d’originalité ni un amoindrissement de sa créativité propre, donc : élargissez vos connaissances, fréquentez les autres !

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