Avec ce quatrième livre paru chez Eyrolles dans la collection « Photographe Pro », Fabiène Gay Jacob Vial (FGJV pour la suite de cet article) aborde enfin l’un des secteurs majeurs d’activité économique pour les photographes, qu’elle n’avait pas encore couvert : le photojournalisme. Les aspirants photographes, qui plus est s’ils sont des habitués de ce blog, devraient désormais connaître cette incontournable de la littérature spécialisée. Avec une pertinence chaque fois confirmée, des conseils frappés au coin du bon sens qui n’en sont pas pour autant triviaux, ajustés au professionnalisme qu’elle suppose visé par ses lecteurs, FGJV s’est en effet déjà penchée sur l’activité de photographe de manière générale, puis l’animation d’ateliers photographiques et le développement d’une carrière artistique. Chaque fois, son écriture claire et directe nous propose des clefs soutenant la mise en oeuvre d’une démarche rigoureuse, inspirante, qui amène chacun à répondre intelligemment aux attentes actuelles du marché de la photographie tout en réfléchissant avant tout sur lui-même et sa pratique. Si l’optique des ouvrages est bien celle d’une professionnalisation qui permette de vivre de ladite pratique, c’est très souvent la posture réflexive à laquelle elle nous invite à laquelle j’ai été sensible. C’est sans doute ceci qui caractérise et distingue le mieux son approche d’autres livres positionnés dans le même registre. Il était donc temps que paraisse l’opus dédié au photojournalisme[1], secteur peut-être en crise -encore que c’est là une thèse que nuance l’ouvrage- mais qui reste, dans les représentations sociales autant que dans l’imaginaire des photographes eux-mêmes, l’une des débouchés souvent envisagés par les intéressés. Qu’en retenir après une première lecture ? Et le lecteur moyen, un tant soit peu concerné par la photographie, y trouvera-t-il matière sans qu’il se destine pour autant au métier lui-même ?

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La structure du livre dit beaucoup de ce qu’il a à offrir. Les trois précédents étaient très documentés, accompagnés d’un regard sur les lieux de formation autant que de témoignages. C’est de nouveau le cas avec celui-ci. La diversité des parcours racontés rassurera d’ailleurs ceux qui s’imaginent en dehors d’un parcours type, trop éloignés de toute possibilité d’être un jour celui qui « donne à voir ce qu’il se passe dans le monde sans interpréter le réel, transgresser la réalité et modifier ces images ». FGJV souligne d’emblée combien ces possibilités sont en fait multiples et le contexte d’une crise, certes installée, susceptible d’être tout autant moteur que limite, selon celles que l’on explorera. La prise de parole des photojournalistes eux-mêmes occupe d’ailleurs plus d’espace dans l’ensemble que la présentation de la profession elle-même, de même que des possibilités de formation. Si l’on intègre les parcours et reportages présentés au sein de la section « Se former au photojournalisme », la part belle est donc faite aux témoignages et récits en première personne -ou presque, car le talent de l’auteur est de savoir s’effacer derrière autrui lorsque le propos en est pourtant rapporté. La bibliographie est courte mais précise, peu de liens Internet apparaissent à la fin de l’ouvrage mais les chapitres en sont émaillés et permettent donc des ouvertures rapides d’accès. Explorez-les !

Même si telle n’est pas votre habitude, l’avant-propos mérite d’être plus qu’un coup d’œil. Il n’est pas une annexe ni matière superflue, car les lignes de force des 160 pages qui suivent y sont résumées. FGJV y pose le débat -rapport de la démocratie et de l’information, figures du métier- autant que l’importance d’une singularité et d’une subjectivité assumées -un semblant de paradoxe compte-tenu d’une vision de l’information prétendument objective et documentaire, mais un paradoxe qui n’est qu’apparent. FGJV esquisse avec cet avant-propos le soubassement de ce qui est ensuite développé plus longuement :

  • être capable d’une juste distance avec la représentation que l’on se fait de son métier et de sa mission dans notre société contemporaine ;
  • déterminer puis assumer les récits que l’on souhaite construire ;
  • évaluer son endurance et comprendre qu’elle sera déterminante dans une possible carrière ;
  • être conscient de ce qu’est le journalisme aujourd’hui ;
  • maîtriser l’ensemble des canaux de diffusion contemporains, à la fois causes et effets des mutations de la presse et des médias traditionnels du XXe siècle.

Dernier pas de côté auquel elle nous invite : pour les plus déterminés, tirer le meilleur parti d’une histoire riche de figures légendaires dans un contexte aujourd’hui très différent.

Parmi les éléments caractérisant l’approche du photojournalisme ici défendue, la « logique du récit » est sans doute celui qui s’impose en premier lieu. Savoir le construire, s’en donner les moyens, comprendre qu’il est nécessaire que ce récit soit immédiatement perceptible par autrui sont des points clefs. Autrement dit, « le photojournaliste doit revendiquer le message qu’il porte », en première personne et donc subjectivement, tout en restant en prise directe avec le réel : « hors du réel, on est obligatoirement dans l’interprétation ; le ressenti, différent du point de vue, n’a aucune place dans la formation ». Si la déclaration est tranchée, elle a le mérite d’être maintenue et développée au long du livre. Construisant ce récit, le photojournaliste aura alors soin de l’organiser « selon un point de vue, la mise en scène interagissant avec les faits tangibles et incontestables selon une logique personnelle, une esthétique et une narration propre à celui qui met en scène ». Il n’y a pas forcément ici de contradiction, car ainsi qu’indiqué plus loin, « lorsque l’on interprète quelque chose, on l’exprime avec ce que l’on est; on est porté par la manière dont il nous fait réagir et par la façon dont on y est sensible. Le point de vue exprime qui l’on est et la façon dont on regarde. » C’est bien l’expression d’un point de vue qui sera attendue, non pas l’interprétation des faits.

A plusieurs reprises et y compris lors des témoignages, est abordée l’idée d’une crise du photojournalisme. La thèse principale de l’auteure est qu’il n’est pas véritablement de crise du métier, en tout cas en première ligne, mais une crise de ceux qui le financent, les donneurs d’ordre et commanditaires. Avec des données chiffrées à l’appui, à partir d’une perspective insistant sur la nécessité d’opérer des choix éclairés et selon des potentiels plutôt que des frustrations, FGJV parcourt un certain nombre de statuts possibles et de possibilités d’inventivité qui laissent entrevoir « une réalité économique du photographe du XXIe siècle » non pessimiste. La question du financement des travaux n’est pas laissée de côté, puisque les modalités contemporaines, participatives comme institutionnelles, sont également abordées.

Les témoignages apportés sont riches et diversifiés, pourtant parcourus de nœuds communs. Si les transformations du métier ne sont pas laissées de côté, plusieurs points sont en effet transversaux, d’un photojournaliste à l’autre. Sébastien Calvet insiste sur la persistance d’une priorité personnelle, comme Pierre Terdjman souligne l’importance de se focaliser sur un but et d’y consacrer toute son énergie. Capucine Granier-Deferre démontre par son parcours l’importance d’agir, tandis que Marc Melki illustre la possibilité d’être à la fois militant sur une thématique et réaliste dans les nécessités de se financer. Pierre Morel, investi très tôt dans son parcours, illustre combien les rencontres ont leur importance et qu’il faut savoir les saisir autant que les provoquer. Yan Morvan contraste, en ce qu’il développe en particulier l’environnement économique et le rapport au livre, un prolongement non naturel en première intention, dans le domaine du photojournalisme. Joan Bardeletti rappelle l’importance de l’organisation de son propre processus de travail, aussi la capacité à diversifier le taux d’investissement de différents créneaux selon différentes finalités (médias classiques, projets de moyen terme et commandes corporate). Frank Vogel, atypique, indique combien complexes peuvent être les circonvolutions qui mènent à pouvoir finalement exercer dans ce métier, tandis que Samuel Bollendorff insiste sur le statut d’auteur qu’il faut pouvoir revendiquer : « savoir mettre du sens, autrement il n’a aucune raison d’être ». Il s’agit probablement du critère qui peut distinguer d’ailleurs une approche durable et professionnelle de la masse de tous ceux, amateurs en premier lieu, capables aujourd’hui de produire des images et de s’emparer des technologies de diffusion en ligne, par exemple. Maya Vidon-White atteste que ceux qui ont pu vivre des approches classiques du photojournalisme, connaissent des mutations complexes à vivre parfois, se questionnent sur leurs engagements et sont conduits à les renouveler sous d’autres formes que le seul photojournalisme. Mais pour conclure sur ces témoignages, reprenons plutôt les mots de Benjamin Girette qui revient sur cette position déjà présentée : « être photojournaliste, ce n’est certainement pas faire l’économie de soi, c’est au contraire affirmer son point de vue sur les faits ».

Au-delà de ces interviews, bien d’autres sources et inspirations sont apportés par l’auteure, listant ainsi quelques reportages qu’elle a pour nous repérés. Elle glisse au coeur du livre (p. 113 à 115, et non dans la bibliographie donc) autant de lectures que de comptes Instagram, pour élargir nos horizons. Ces pistes sont assorties de conseils pratiques et surtout, à l’exemple de ses 3 précédentes publications chez Eyrolles, d’une posture d’accompagnement qui mise sur la capacité du lecteur à se (re)mettre en question. Du très bon, opérationnel, donc : comme d’habitude avec Fabiène Gay Jacob Vial, un ouvrage de plus à conserver dans votre bibliothèque, pour y revenir.

Fabiène Gay Jacob Vial (2016). Être photo-journaliste aujourd’hui: se former, produire et diffuser son travail. Paris : Eyrolles, ISBN : 978-2-212-14300-3.

[1] Les plus assidus se souviendront que nous l’avions mentionné dans un billet précédent.

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