chrismarker

Je ne connais pas Chris Marker. Ou si peu. Je confesse que c’est avec les douze singes de Gilliam, à l’instar de beaucoup d’entre ma génération, que j’ai la première fois découvert l’homme. Son nom, du moins. Chacun à l’époque avait retenu que l’hollywoodien long-métrage était une resucée, certes de talent mais tout de même un « remake », du nettement plus underground « La Jetée », court-métrage paru en 1962 sous la férule d’un certain…Chris Marker. Mea culpa : je ne soupçonnais pas combien les liens forts et obscurs de Marker avec la photographie et le cinéma étaient également puissants, son influence majeure pour un grand nombre.

Je ne connais toujours pas Chris Marker, disparu en 2012 -litote qui semble n’exister que pour ce personnage et faire écho à l’aura qu’il nourrissait. Grâce à celle qu’il s’était choisie pour fille, car une filiation biologique eût été trop simple, je comprends mieux pourquoi. Personne ne connaissait vraiment Chris Marker. Maroussia Vossen guère plus que d’autres, à l’en croire, ce qu’elle nous dépose en témoignage n’étant rien que « deux ou trois choses (qu’elle) sen(t) de lui ». Pourtant, par cette écriture en première personne, discrète, réservée comme devaient l’être sans doute l’enfant puis la jeune fille et la femme auprès du dandy, dans un flux de souvenirs où l’anecdote n’est jamais superflue, où l’épisode trace chaque fois un peu plus, sur quelques pages, les volutes complexes d’une esquisse de Marker, nous nous approchons à pas de loup, de peur qu’il s’irrite et disparaisse encore, de l’homme qu’elle a fini par apprivoiser.

La danseuse nous emmène sur le fil d’un ballet biographique avec une délicatesse touchante. Le père adoptif, en de fugaces apparitions, lui rend bien la pareille de cette vie de d’artiste qu’elle s’est choisie, semblant créer l’oeuvre de leurs échanges à mesure qu’elle-même crée leur duo. Aussi désarmant qu’ait pu sembler Marker en tant que père, il intrigue tout autant le lecteur comme personnage. Intellectuel à la fine pointe des avancées médiatiques, influence pluri-générationnelle, virtuose parfois de cette superbe indifférence dont les félins sont maîtres mais qui n’est que ruse, je pourrais égrener continûment les nuances sans couvrir tout à fait sa complexité… pour ce que j’en perçois à présent.

C’est donc un agréable petit ouvrage qui paraît en ce mois de Mai, que j’ai eu autant de surprise de recevoir que de plaisir curieux à lire. En prolongement de l’esprit d’un récit sans fioritures, authentique, les éditions Le Tripode offrent à ce « livre impossible » une présentation simple et juste. Chris Marker et Maroussia Vossen nous observent depuis les rabats des première et quatrième de couverture, portraits parfaitement ajustés à leur image telle qu’elle se dessine à la lecture. A l’issue du texte, quelques reproductions de cartes postales adressées au fil des ans, de photographies, de dessins, de couvertures ou d’articles viennent clore le récit. Petites choses dont toute vie s’émaille, ici touchantes. Belle sélection, fidèle aux pages qui précédent. Ayez-donc cette sagesse que la chouette en couverture suggère, d’emporter ces 130 pages dans un coin de votre été.

Vossen, Maroussia (2016). Chris Marker (le livre impossible). Paris : Editions Le Tripode. ISBN : 978-2370550927.

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