En septembre, André Gunthert publiait une compilation d’articles consacrée à l’histoire de la photographie en train de se faire. Il évoquait notamment les transformations liées aux usages interprétatifs de l’image à l’époque des réseaux sociaux, la manière dont paradoxalement, les enjeux déjà présents aux origines de la photographie se trouvaient potentialisés par nos pratiques contemporaines. Il n’est rien moins qu’évident de mettre en œuvre un recul suffisant pour analyser, sur les dernières vingt années tout au plus, l’évolution d’une pratique avec une rigueur historique suffisante et ce petit livre y parvenait brillamment. Toujours chez Textuel, mais cette fois pour une époque bien plus éloignée, Clément Chéroux livre une passionnante enquête qui trace une généalogie surprenante : l’histoire des pratiques d’Avant-Gardes…avant leur consécration en tant que telles. Ou comment il nous faut remonter aux sources d’une photographie d’amateurs plutôt ludique pour saisir à la fois l’inspiration et l’originalité réelle de courants artistiques qui ont influencé, après la première moitié du XXe siècle, l’ensemble de ceux qui les ont suivis.

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C’est tout d’abord un bel ouvrage que l’on a entre les mains. Volumineux, solidement relié, imprimé sur le plaisant GardaPat Kiara, le livre est bien servi par sa présentation générale. Sa couverture soignée d’un bleu-vert discret présente de plaisantes incrustations en relief et les très nombreuses illustrations qu’il comprend sont de qualité. Le propos pouvait sembler aride de prime abord, notamment pour les néophytes sur le sujet, dont j’étais : savoir mettre en valeur par une présentation formelle la richesse de l’enquête menée était donc un défi essentiel. Textuel a parfaitement su le relever, confiant la tâche à une équipe qui s’en est parfaitement acquittée.

Que se passe-t-il donc Avant l’Avant-Garde ? Un principe majeur, qui se perd lorsque nous sommes concentrés sur les aspects techniques ou prenons trop au sérieux nos discours à propos de la photographie : le jeu. La première partie de l’ouvrage explicite un concept peu connu sous cette appellation de nos jours : les récréations photographiques. Elles consistent essentiellement, entre amusement et enseignement, à disposer des propriétés techniques liées au médium photographique, pour diffuser auprès de la foule de ses amateurs des exercices plus ou moins gratuits, selon la finalité des éditeurs ou rédacteurs de manuels et d’articles de périodiques. Cette foule va croissante à l’époque considérée, la toute fin du XIXe siècle et le premier tiers du suivant. Elle découvre avec émerveillement l’au-delà des portraits posés sévères et des mines rigides. Elle s’approprie des outils que l’on crée pour elles de telle manière qu’ils lui soient, justement, accessibles -Kodak n’étant pas la moindre des entreprises à s’en mêler. Deux conceptions constituent alors les pôles d’un continuum entre lesquels naviguera sans cesse la pratique photographique amateur de l’époque : d’une part, celle d’une récréation à vocation plutôt scientifique et didactique, où l’exercice est prétexte à la compréhension d’une certaine propriété photographique, technique ou physique ; d’autre part, celle qui se fonde toujours sur cette même exploitation du médium mais cette fois, afin d’en tirer une source inépuisable d’amusements. Pour voir passer sous mes yeux régulièrement des manuels divers, force m’est de constater combien ces deux pôles sont encore très présents dans ce type de littérature.

Le second chapitre n’est pas uniquement pivot par sa position dans l’ouvrage. Il l’est également parce que son contenu concerne une question abordée aussi par Gunthert dans l’ouvrage précité, à une époque nettement plus contemporaine : les usages sociaux des pratiques, en l’occurrence ici la diffusion des modèles récréatifs. Ceux-ci vont donner une portée exponentielle à ce qui, malgré la vocation des manuels et des articles de journaux, aurait pu rester confiné à la part plus experte des amateurs -un quasi-oxymore que l’on s’autorisera ici. Le tournant du XIXe siècle et, surtout, le premier tiers du XXème sont en effet une période clef pour l’industrie cinématographique. Les fréquents allers et retours des illusionnistes, Méliès au premier rang, entre les trucs[1] de magicien et ceux des photographes, entre la gestion du mouvement, de l’image animée et de l’image fixe qui, certes, n’en appellent pas aux mêmes ressorts techniques mais conduisent à des résultats qui les nourriront l’une l’autre, marquent un tournant. De même, par analogie d’une certaine manière avec la fonction des images numériques sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui, le développement des cartes postales mit à la portée de chacun l’imaginaire récréatif. Plus inattendu peut-être car aujourd’hui nettement moins présent dans nos habitudes de loisirs, l’univers des fêtes foraines tint également son rôle. Il s’appropria, parfois de manière assez frauduleuse d’ailleurs, la photographie afin d’en faire un prétexte à l’amusement et à la distraction dans le cadre d’autres attractions, d’attirer des publics toujours plus constants. Arrêtons-nous une minute : entre illusionnisme, cartes postales fantaisies du début XXème et monde des forains, c’est également un certain imaginaire de ce qu’a pu être l’Europe populaire de l’époque, souvent plus spécifiquement la France, dans lequel nous sommes embarqués. Ce livre saura ainsi intéresser ceux qui y entreront par la question des tirages et techniques anciennes.

Le troisième pan de l’ouvrage nous mène parmi les productions artistiques des Avant-Gardes européennes dans les années 1920 et 1930 (Modernistes, Constructivistes et Surréalistes notamment), pour paraphraser l’introduction du chapitre. C’est ainsi notamment autour des surréalistes que va se jouer, verbe de circonstance tant le jeu sera présent dans leur manière et leurs pratiques, l’appropriation des formes et des pratiques récréatives, mais au profit cette fois d’une conception de l’art qui influencera les générations suivantes. Le talent certain de Clément Chéroux est d’établir cette filiation non seulement de manière indubitable, mais avec une finesse dans le propos et les détails qui instruisent le lecteur autant qu’ils lui donnent à penser. Si l’on se pose une minute, il est en effet stupéfiant et pourtant, combien crédible lorsqu’on y pense, de constater que de nombreuses photographies d’aujourd’hui, par exemple dans la photographie de rue ou la photographie dite conceptuelle, aussi tout un pan de la photographie d’auteur, sont en droite ligne de ce que déjà les avant-gardes construisaient.

Chéroux met à notre portée les débats historiques qui agitent les spécialistes concernant les liens entre pratiques populaires et (plus ou moins) élitistes de l’art de l’époque. Ses conclusions seront considérées avec intérêt. Elles posent en effet une question essentielle, que chaque auteur ou artiste aborde d’une manière ou d’une autre, qu’il lui vaut peut-être mieux expliciter plutôt que de garder confuse : comment considérer le statut du nouveau et de l’ancien lorsque l’on s’inscrit dans une filiation manifeste, tout en prétendant renouveler le champ que l’on s’est choisi ? Pour résoudre ce qui n’a de paradoxe que l’apparence, Clément Chéroux identifie un processus d’une pertinence forte : celui de la conversion. Passage d’une fonction utilitaire et/ou récréative à une fonction créative, pour reprendre la formule de l’auteur ; renouvellement par l’appropriation des formes vers des finalités autres. Le sel du chemin parcouru avec lui au long des trois chapitres se révèle (le moins que l’on puisse attendre un ouvrage qui parle photographie !) et il faut lire ses conclusions, sur lesquelles nous le suivons bien volontiers, que nous étendons vers l’analyse des pratiques contemporaines, pour ce qu’elles disent des usages et du renouvellement d’un art polymorphe.

En bref, de nombreuses nuances et une pléthore d’indices et de preuves émaillent ce livre dense. Érudit, documenté, argumenté, il faut entrer dans sa lecture avec un peu de détermination si l’on souhaite se prendre au jeu. L’on se surprend à en accélérer la lecture à mesure que l’on suit les fils que l’auteur tresse pour nous. Une illusion guette, ad hoc, fréquente vis-à-vis d’un tel exercice historique : croire que retracer cette généalogie des idées et des influences, mais surtout des pratiques, était chose facile, d’une évidence telle après coup que l’on s’étonne que personne n’en ait encore parlé. Il s’agit bien d’une illusion. La somme de travail fut certainement conséquente et c’est avec brio que l’auteur nous la partage de belle manière[2].

En termes de lectorat, ce livre attisera la curiosité des publics, de plus en plus nombreux, avides d’images anciennes insolites. Les reproductions en sont tout à fait intéressantes et la sélection parmi celles-ci, évidemment experte. Elles forment une part de notre patrimoine iconographique. Les férus d’histoire de l’art et, plus spécifiquement, ceux de la photographie, auront certainement déjà en tête cette parution. Enfin, catégorie la plus vaste dont vous faites peut-être partie, toute personne qui réfléchit un tant soit peu sur sa pratique de photographe lira avec intérêt les passages où décidément, il apparaît que les points qui se discutent et les jeux auxquels nous nous livrons encore, qu’ils soient tout à fait sérieux comme il se doit lorsqu’il s’agit de jouer ou plus anecdotique, ne sont que des reprises, plus ou moins aménagées par l’époque, de tendances d’ores et déjà présentes aux origines. Étonnant, non ?[3]

Clément Chéroux (2015), Avant l’Avant-Garde : du jeu en photographie, 1890-1940, Paris : Éditions Textuel, ISBN : 978 2 84 597 533 0.

[1] Passionnant de découvrir grâce à ce livre l’origine du terme, au passage.

[2] L’on n’est ainsi pas surpris d’apprendre en fin d’ouvrage qu’il s’agit là d’un travail doctoral remis en forme. Que cela ne vous rebute surtout pas, il se parcourt avec plaisir.

[3] Et oui, cher lecteur, je te laisse de bon gré rendre à M. Cyclopède ce qui lui appartient.

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