Avec le printemps et ses beaux jours, les jupes courtes et les torses saillants, les effluves légères et les amours naissantes, qui donc est de retour ? Mais oui, c’est bien le mariage –et pour tous, dorénavant ! Rien de plus indiqué donc qu’un livre consacré à la photographie de mariage pour inaugurer avril. Le point fort de celui-ci est de s’inscrire dans la veine d’Éric Delamarre, Fabiène Gay Jacob Vial et Joëlle Verbrugge[1], puisqu’il nous révèle les conseils d’un passionné ayant décidé de vivre de son activité. Avec Vivre de la photo de mariage, vous l’aurez compris, Christophe Flers (dont je salue d’un geste amical les racines picardes) propose un éventail précis, clair et qui ne laisse rien dans l’ombre, des essentiels à anticiper pour vous lancer. Pour, plutôt que de confirmer le stéréotype de l’artiste maudit, offrir par exemple des conditions de vie décente à votre entourage tout en vous éclatant dans votre métier. C’est ainsi que lui conçoit son activité et qu’il nous propose de l’envisager.

flers

L’idée est pertinente, puisque le créneau est loin d’être largement occupé. Nombre d’ouvrages évoquent volontiers les astuces techniques ou les photos à ne pas oublier. Ils proposent une approche centrée sur le coeur du métier : l’activité photographique elle-même. Au mieux, ils s’aventurent jusqu’à la livraison des clichés et la question de la propriété intellectuelle, éminemment critique pour le photographe lui-même plutôt qu’elle préoccupe ses clients. Christophe Flers, lui, aborde dès le début ce qui fait le moteur d’une carrière au démarrage (potentiellement) poussif -lot plutôt commun : les objectifs de vie que vous vous fixerez, ce que vous êtes prêts à accepter ou non, et la panoplie complète d’une stratégie bien ficelée pour permettre de les réaliser. Tout ceci est beaucoup plus rarement évoqué. Voire inexistant dans un registre de langage simple, qui ne réclame pas de tirer des business plan sur la comète pour fondus d’écoles de commerce !

Le livre oscille ainsi entre une attitude générale de bon sens et l’attention à de nombreux détails, dans la relation client comme dans le calcul des coûts réels que représente la couverture d’un mariage. Il est évident que l’auteur partage des connaissances réellement acquises sur le terrain et éprouvées par l’expérience. Son propos, louable, est affirmé à plusieurs reprises : éviter à d’autres certaines erreurs qu’il a pu commettre ; offrir à chacun la possibilité de poser d’autre choix que les siens, mais en connaissance de cause. On imagine assez que ses formations, s’il y communique l’entrain qu’il met à raconter l’émotion que représente chaque mariage pour lui, doivent être riches en enseignements de tous niveaux. L’auteur ne se cache pas non plus d’une approche assez contemporaine du mariage, dans laquelle au-delà du métier de photographe, il propose une certaine vision du mariage, qu’il discute avec ses clients. Etre une source de conseils prévenants, favoriser la construction collaborative d’une belle histoire que mariés et familles auront plaisir à relire, s’assurer à travers ces deux attitudes d’une clientèle croissante par la valeur ajoutée de son offre humaine et technique : ces trois lignes de force traversent l’ouvrage.

Mais je n’ai pu m’empêcher de relever une pointe qui m’agace, une interpellation qui m’a taraudé au long de la lecture. Qu’il y ait une part de rêve, importante à communiquer vers tout futur client, dont les images partagées par le photographe doivent se faire les ambassadrices, est compréhensible. Il s’agit après tout de cibler le marché du mariage, domaine s’il en est des projections de valeurs, croyances, désirs de toutes sortes. Qu’il faille par ailleurs, ayant calculé son seuil de rentabilité, proposer des tarifs qui puissent paraître moins accessibles à tout un chacun, s’il ne s’en donne pas les moyens (comprendre : certains ne pourront donc peut-être jamais se les donner), est également parfaitement légitime du point de vue de celui qui vend ses services. Surtout s’il apporte un peu plus que cela, c’est-à-dire une certaine vision de son métier et de la manière dont il espère accompagner les futurs mariés. Pour le redire avant de conclure, je comprends donc parfaitement les raisons qui donnent cette image si particulière du mariage « contemporain » que véhicule le livre. Et Christophe Flers indique à plusieurs reprises qu’il respecte parfaitement des choix plus classiques, une approche plus traditionnelle, de même qu’il ne refusera jamais de réaliser des images convenues, si tel est vraiment le souhait des mariés et de leur famille. Mais, et j’en arrive donc à ma remarque (légèrement) critique, je sors tout de même du livre avec le sentiment diffus de certains couples n’auront sans doute jamais les ressources ni le «capital culturel» pour se permettre les belles images que d’aucuns, dans la lignée de l’auteur, sont capables de réaliser. Notamment, entre autres, parce que certains lieux sembleront toujours, qu’on le veuille ou non, plus prestigieux que d’autres, par exemple ; tout comme certains mariages se composeront d’invités dont l’apparence manifeste sans nul doute l’accès à une gamme vestimentaire « un peu plus sélective » que d’autres ; ou encore, parce que nous ne sommes pas tous égaux quand à la possibilité de s’écarter en conscience de déterminismes familiaux et sociaux subtils, relatifs tant au déroulement des cérémonies qu’aux passages obligés à leur suite.

Impression tout à fait personnelle, je conserve donc un petit regret en matière de justice sociale… même si je conviens volontiers que je donne également une portée trop vaste, sans doute, puisque presque sociétale, à un livre qui remplit parfaitement sa fonction première. Il s’avère d’ailleurs fort utile pour réfléchir sur toute activité de photographe, au-delà de celle consacrée au mariage. Je le conseille donc vivement à tous ceux qui soit exercent déjà dans le domaine, soit se préparent à se lancer et s’interrogent encore sur les éléments à ne surtout pas négliger. Qui plus est, l’auteur est aux antipodes de la surenchère technologique et du « G.A.S. » (Syndrome d’Acquisition de Matériel, version anglophone) ; ce qui est, de mon point de vue, une très bonne chose !

Flers, Christophe (2013). Vivre de la photographie de mariage. Paris: Eyrolles. ISBN : 978-2-212-13266-3.


[1] Deux d’entre eux sont d’ailleurs cités en bibliographie.

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