La fin d’année approche. Dans l’ensemble, difficile de considérer que le monde s’est mieux porté, quoique certains arbres pessimistes cachent peut-être une forêt d’initiatives locales, qui nourrissent l’espoir d’une vaste prise de conscience : certaines générations qui nous suivent mériteraient peut-être un peu plus d’attention à leur égard. Soit. Reste que la fin d’année approche. Et bien au contraire de cette prise de conscience collective de l’enjeu générationnel, médias publicitaires autant que journalistiques, malheureusement d’ailleurs dans ce second cas, accumulent les allusions grossières aux fêtes, dans un cortège de symboles liés à l’enfance heureuse qui masque mal leur enjeu marketing. Redécouvrir James Mollison, sa quête sociologique et photographique, remet tout ceci en perspective.

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En 2010 paraît en langue anglaise Where Children Sleep, que les éditions Textuel mettront à disposition du public francophone l’année dernière sous le titre Dans Ma Chambre. Nous reviendrons sur cette traduction. Nous avions déjà eu le plaisir d’apprécier le précédent opus que Textuel avait repris d’après Aperture books, Recréations (Playground en version originale). Ce dernier s’inscrivait en fait dans la continuité de l’ouvrage dont il est aujourd’hui question. Avec Dans ma chambre (2010 dans sa première parution), l’enfance est déjà au coeur de la réflexion et des images. Mais à la différence de Récréations, ce n’est pas encore la captation d’actions collectives à distance, reflétant au coeur d’un microcosme les régulations et les normes d’une société à une époque et dans une culture donnée, qui nous est donné à voir. Par un dispositif fascinant -au sens propre : le regard de chacun de ces enfants nous percute et ne nous lâche plus-, une double page s’ouvre chaque fois sur le portrait d’un enfant, puis mène vers l’espace que le titre français qualifie de chambre. Or sans aucun doute, la version originale en restitue beaucoup mieux la nature : il s’agit plutôt de « là où cet enfant dort ». Le qualifier de chambre, particulièrement pour certaines circonstances, serait très abusif, du moins dans la définition que des sociétés contemporaines opulentes « globalisées » en donnent.

Le diable rôde dans les détails. Mollison, avec cette manière qui signe sa patte, cadre en plein format et au grand-angle l’intégralité d’une scène pour ce qu’elle recèle d’indices, souvent nombreux, de déterminismes familiaux, sociaux et culturels à l’oeuvre. Ils viennent, jusque dans l’intimité de cet espace où l’enfant semblerait libre, marquer leur influence. Chacun de ces jeunes visages reflète un devenir encore en germe, mais déjà si contraint. La multiplicité des objets ou, au contraire, le dénuement, souligne plus encore ce que les visages disent avec subtilité : au-delà des différences et des variations que l’on pourrait considérer légitimes, les inégalités flagrantes, qui appuient là où notre sens de la justice fait mal. Certainement le propos de l’auteur n’est-il pas d’être aussi militant. Je mets cependant au défi ses lecteurs de rester indifférents devant certaines images et les émotions qu’ils ne pourront s’empêcher d’imaginer chez ces jeunes modèles. La perspective frontale qui saisit d’ailleurs ces jeunes icônes n’est pas anodine ni innocente, quant au ressenti qu’elle provoque.

D’aucuns critiqueront peut-être mon interprétation d’occidental, pétrie de standards à prétention universelle, devant une diversité culturelle, coutumière et économique qui devrait au moins la nuancer. Et d’autres peut-être auront en tête cette fameuse notion de résilience, dont il faut souhaiter, pour une partie de ces enfants, qu’ils en fassent preuve et la développent de telle manière qu’ils dépassent leur présente condition. Celle-ci semble parfois, à l’instant de l’image et fut-elle une construction, déjà si peu ouverte à d’autres possibles. Pourtant, en cette fin d’année où, jusqu’à un niveau international, des pays se détournent d’une certaine conception de la justice, de la démocratie et d’un bien commun plus collectif, au profit de formes de replis à courte vue, où nombreux sont ceux qui semblent occulter ce simple fait que des générations les suivront, difficile de ne pas vouloir donner un sens bien au-delà de la perspective artistique ou esthétique à ce beau livre.

Un conseil : glissez-le discrètement au pied des sapins. Juste histoire de ne pas complètement laisser s’endormir en nous l’enfant qui ne demandait qu’un peu de soutien pour s’accomplir et réaliser un potentiel toujours présent, dès l’origine.

James Mollison (2016). Dans ma chambre, Paris : Editions Textuel, ISBN : 978-2-84597-525-5.

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