Un mot de l’éditeur…
Lorsqu’un ami depuis plus de quinze ans, compagnon éditorial de longue date, camarade d’aventures littéraires, cinémato- et photographiques vous appelle, enthousiaste, au sujet de Raymond Depardon, il faudrait être bien distrait pour manquer les signes. En plus d’être un passionné de boîtiers, développements et tirages argentiques, un puits de recettes artisanales pour les amateurs
-entendre : amator, « celui qui aime », Raphaël Villatte se double d’un écrivain voyageur qui ne se contente pas de comprendre Depardon, Conrad, Melville ou Krakauer. Ses pas l’ont mené lui aussi vers le Moyen et l’Extrême-Orient ou les Amériques. Simples Instants – Le Blog s’enorgueillit donc d’inaugurer avec l’ami Raph une série de collaborations que l’on souhaite prolongées. Merci à lui… et à vous, pour découvrir sur ses traces quelques-uns des ouvrages d’un Depardon prolixe.

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Patrick Bard m’a un jour confié que selon son expérience, “reporter de guerre, c’est dix ans”. Au-delà, les séquelles sont trop lourdes. Raymond Depardon est insaisissable. A plus de soixante-dix ans, son visage est à présent connu, et on devine qu’il n’y a guère d’énigme derrière cette face placide, paisible, qui n’a pas vraiment changé depuis les années soixante. Il a la gueule de l’emploi, du promeneur, du photographe humaniste à la française, à la Doisneau, à la Ronis, le calme, la concentration, et le plaisir des virées au gré des rues. Pourtant, il a couru les conflits pendant plus de dix ans. Depardon est clairement le monument français encore vivant, et il a déjà produit quelques-uns de ces “ouvrages monstres”, films ou livres, de ces oeuvres qui resteront, qui s’associeront définitivement à son nom. Curieusement, je n’en ai encore vu ou lu presque aucun.

Trois livres, trois démarches. Depardon est encore jeune, mais il a plus de cinquante ans de carrière et de voyages. Sa machine à remonter le temps marche parfaitement, il ouvre les tiroirs, et les images jaillissent, toutes là, bien rangées, bien prêtes. Et comme Depardon est très généreux avec son lecteur, il n’hésite pas à tirer en rafale, et de petites histoires se déroulent sous nos yeux, toujours commentées d’une ligne ou deux. Les partisans au Sud-Vietnam, les miliciens libanais, les vieux plagistes italiens. Parcourir ces trois ouvrages faussement modestes parce que foisonnants en réalité, c’est retrouver le regard de Depardon à travers le regard que les passants portent sur lui. Troublant de retrouver les mêmes expressions face aux objectifs. On peut presque distinguer la silhouette ronde, comme si Hitchcock se reflétait dans le miroir des Ménines de Vélasquez, dans toutes ces prunelles qui nous regardent à travers lui.

Depardon_Beyrouth

Achetez-en un ou volez les trois, ajoutez-en même quelques autres, l’effet sera le même : ce sont des sommes, à feuilleter et à reprendre. Le format de poche du Beyrouth enthousiasme, non par sa reliure qui plie les images, ni son impression très convenable pour le prix mais pas digne d’une galerie, non, parce que ce livre est fait pour être gardé près de soi sur la route, comme d’autres, romans, recueils de poèmes, guides touristiques, cartes… Il est fait pour être écorné, plié, et même déchiré s’il le faut.

Depardon_saigon
Le Saïgon, qui adopte la même perspective diachronique (avant-pendant-après la guerre de Depardon, ses séjours n’ayant pas la même durée que celles d’Henri Huet, régional de l’étape, par exemple) est déjà plus soyeux, plus chic presque. Format plus large, reliure respectueuse des images, impression sur un papier mat épais, au toucher entre le papier journal irréel car trop propre et le roman de la nrf, laisse la porte grande ouverte au romanesque. Facile, d’évoquer Saïgon en termes littéraires, poétiques, sensuels, charnels, et autres fantaisies nostalgiques? Oui, facile, car inévitable, pour quiconque a déambulé par là-bas. Je n’aurai jamais connu ce Saïgon-là, mais à bien des égards, je l’ai flairé, comme celui qui sait retourner à Paris finit par croiser des personnages à gueule et à gouaille, preuves que les fameux Titis ne meurent pas. Adieu Saïgon est encore plus copieux que Beyrouth centre-ville, une autre somme, un autre morceau trop épais pour être vrai. On se prend à imaginer que toute l’abondante production de Depardon, c’est la partie émergée de l’iceberg. Qu’on n’en verra jamais le bout, qu’il changera toujours d’appareil, de ton, d’angle…

Depardon_medit
Comme dans Méditerranée, oeuvre récapitulative de l’exposition du Mucem de Marseille. Oeuvre de commande aussi, comme on le devine dans les dernières pages, prises tout autour dudit Mucem. Qu’importe, car Depardon est de ceux qui regardent passer les époques en embrassant tout ce qu’elles colportent, de glamour (les palaces à la saison des festivals, Cannes, Venise) et de banal (des plagistes d’époques confondues, des promeneurs, des pêcheurs, des scooters). Méditerranée tient le pari et la promesse de son titre : c’est la mer humaine, la mare nostrum, à nous tous, même ceux qui, comme moi, ne l’ont fréquentée qu’épisodiquement, en vacances, quelques jours par-ci, par-là, et qui retrouvent l’air et la lumière de ce qui est pour nous “le sud”. Depardon nous montre, simplement, discrètement, en photographiant l’homme et l’espace, l’espace vide s’il le faut, l’humain en creux, il nous met sous le nez l’évidence : les frontières sont bonnes pour les cartographes, et encore. Les ambiances de Beyrouth dans les années soixante ou de Marseille en 2014 ne changent guère, et seule cette pas-si-grande bleue sépare ou rapproche.

Peut-être un signe de la sagesse de l’âge, du reporter de guerre enfin apaisé (il déclare que son oeuvre en noir et blanc correspond à ses années de colère, et la couleur de la paix intérieure), l’ouvrage est complètement différent dans sa présentation. Plus de pleine page ni de double page. Des cadres aux dimensions pensées, au millimètre, qui laissent respirer de vastes marges blanches, dans une belle édition à la couverture au toucher de tissu. La maison Xavier Barral nous oblige à nous asseoir et à poser le livre sur les genoux. L’œil est attiré et guidé, cadre après cadre, et les reflets délicats de la reprographie laissent deviner des reliefs parfaitement en accord avec les rugosités du sujet, car la guerre n’est jamais bien loin.

On peut aimer ou non que Depardon nous prenne par la main, qu’il commente chaque image ou presque. A Beyrouth et Saïgon, c’est le carnet de voyage du reporter, c’est l’aventure, et la vérité rétablie sur l’émotion suscitée par la photo. Dans Méditerranée, le procédé n’est pas si utile. Peut-être parce que nous avons la chance de le connaître, maintenant, Raymond, et que se promener avec lui suffit.

Retrouvez Raphaël ici et sur sa page.

Adieu Saïgon (2015), Paris : Éditions du Seuil, ISBN : 9782021231649.
Beyrouth Centre-Ville (2010), Paris : Points, ISBN 9782757819777.
Méditerranée (2014), Paris : Éditions Xavier Barral, ISBN : 9782365110631.

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