Commençons par enfoncer une porte ouverte, ce qui est toujours moins douloureux pour l’épaule : le Web offre aujourd’hui pléthores de ressources aux jeunes ou moins jeunes photographes. On comptera parmi celles-ci les articles, podcasts, forums lorsqu’ils ont survécu aux réseaux sociaux, wikis, vidéos, tutoriels, webinaires… pour n’en citer que quelques-unes. Les modalités de format sont diverses, souvent croisées (écrit + vidéo par exemple, assortis d’interactions parfois). Tout laisse à penser que les vertus de l’autodidactisme trouvent ainsi leur pleine expression. Chacun deviendrait capable de se construire une culture pratique autant que théorique en matière de photographie, sans plus nécessiter d’accompagnement, voire d’efforts si l’on pousse un peu l’idée.

Évidemment, il s’agit d’une image d’Épinal. Malgré tout, cher lecteur, tu conviendras avec moi que la représentation d’Internet dans les médias comme dans la population colle bien avec l’idée d’une intelligence collective immédiatement accessible, gratuite, au sein de laquelle il suffit de savoir chercher pour trouver réponse à toute question et acquérir quasiment toute forme de connaissance qui, par définition, s’y trouve nécessairement… En tenant compte de la première condition, à savoir: s’y repérer. Que la qualité des contenus y soit –très- hétérogène, que les algorithmes des moteurs de recherche les plus répandus nécessitent une vraie stratégie et quelques apprentissages pour être mieux exploités par celui qui les consulte -plutôt que de se laisser soumettre par les paramètres du marketing-, surtout : qu’une extrême variabilité singulière dans les modalités d’apprentissage auquel chacun est sensible, malgré quelques tendances générales, plaide pour une individualisation de la transmission des connaissances (certains parleraient de pédagogie différenciée), bref tous ces facteurs qui battent en brèche l’illusion d’une source universelle accessible à tous en tout temps et en tout lieu, sont évidemment exclus de cette vision du Web.

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Long préambule ? Certes. Mais nécessaire pour insister encore, en coutumier du fait, sur l’existence d’un moyen simple, également accessible cher lecteur (puisque je suppose que tu me lis, mais peut-être est-ce grâce à une assistance logicielle), durable et qui présente l’énorme avantage d’avoir été conçu, le plus souvent, avec une stratégie de présentation de ses contenus progressive et itérative : le livre. Qui plus est en photographie, pratique dont on pourrait croire qu’il suffit de connaître son boîtier pour être photographe. Pour enfoncer encore un peu le clou, a fortiori pour les pratiques analogiques de la photographie dont, même si le Web se fait l’écho de recettes, trucs et astuces, un certain nombre de bases restent à connaître qui ne sont plus vraiment distillées par des ateliers ou laboratoires ayant pignon sur rue. Et pour cause : ceux qui maintiennent vivante la tradition de l’argentique sont surtout positionnés dans le créneau artisanal, ou à destination des professionnels, non plus vers les photographes amateurs qui amèneraient régulièrement leurs rouleaux à développer ou emprunteraient des chambres de tirage pour passer la journée dans le noir plutôt qu’avec leurs proches… Ceux qui en ont l’expérience se reconnaîtront ! De nos jours, Il importe définitivement d’être le plus autonome possible en la demeure.

Compte-tenu de ce qui précède, c’est donc avec bonheur, qu’avait précédé une grande impatience de sa sortie, que j’ai pu enfin lire cette belle réussite de Gildas Lepetit-Castel : Les secrets de la photo argentique. Démarche, matériel, développement, tirage. Ce copieux programme est abordé en 220 pages. Un régal. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Gildas nous oriente à plusieurs reprises vers des ressources en ligne, ce en quoi il illustre la grande pédagogie qui le caractérise dans les nombreuses formations et enseignement universitaires qu’il assume. A qui dispose déjà de ses ouvrages dédiés à la conception de livres photographiques et à la photographie de rue, rien de surprenant. Si vous le découvrez cependant, vous ne manquerez pas d’être sensible à cette pertinence du détail pratique qui le caractérise, autant qu’à la somme de références dont dispose le bonhomme, pour peu que vous ayez le plaisir (je prends les paris) d’échanger avec lui en direct un de ces jours. Depuis de nombreuses années, nos bibliothèques se limitaient peu ou prou, en langue française, au livre de Philippe Bachelier. Voici qu’un volume soutenu par les éditions Eyrolles, dont il faut encore une fois ici mentionner la politique volontariste en matière d’ouvrages techniques ou professionnels, vient enfin enrichir la collection « Les secrets… ». Le thème en est très actuel, l’air du temps tournant aux sels d’argent.

Plutôt qu’un bref aperçu du sommaire, que vous pouvez consulter par vous-même, je mettrai en lumière quelques aspects remarquables. D’abord, une pratique rompue des spécificités de chaque type de film et support, avec ce qu’il faut d’éléments physico-chimiques pour orienter notre regard sur les références encore disponibles, dans un tableau fort bien fait, avec la petite nuance de subjectivité bienvenue que Gildas assume. Ensuite, un passage par la case « numérisation » qui permet de faire le lien entre les époques, en conservant le meilleur de chacune. Il faut aussi remercier Gildas et ses échanges avec d’autres férus de photographie argentique, pour ce qu’il nous apporte de bons conseils sur la manière de disposer puis d’user d’une chambre noire chez soi. Si le diable est dans les détails, c’est ici un petit démon malicieux qui vous sera fort utile, une fois plongé dans l’obscurité sans plus vous souvenir où vous avez donc bien pu placer ce satané papier… Obscurité toute relative la plupart du temps si vous tirez en noir et blanc, bien sûr, mais obscurité tout de même ! Enfin, le passage par le tirage, sa manière d’aborder les interprétations possibles et ce qui les permet boucle un cycle très complet. Comme avec Bachelier, vous trouverez d’ailleurs dans l’avant-dernier chapitre quelques exemples de tirage et les corrections qui ont été réalisées pour leur interprétation, ainsi que les explications qui les accompagnent. Abondance de concrétude ne nuit pas, même transmise à travers un bouquin.

Comme tout maître qui se respecte (j’entends ici : non pas celui dont vous serez dépendant, mais au contraire, l’expert ayant développé une très grande compétence et qui vous rendra autonome à travers son art de la partager), Gildas indique de nombreuses ressources à l’issue des neuf chapitres qui composent son ouvrage. Elles confirmeront les plus aguerris dans le bien-fondé de leurs références, elles accompagneront surtout avec beaucoup de bienveillance et de pertinence les novices et amateurs éclairés. Ai-je mentionné cette particularité à laquelle je suis pour ma part extrêmement sensible, à savoir : les nombreux talents ayant accepté d’être interviewés par Gildas, qui viennent contribuer, à travers retours d’expérience et anecdotes, à la richesse de ce livre ? Un autre usage pourra être fait de cette parution si vous êtes vous-même amené à former ou intervenir comme enseignant dans le domaine de la photographie : l’utiliser comme une référence facilement disponible, claire, bien illustrée, pour vos étudiants de tous niveaux. Pour conclure, rares sont les ouvrages techniques dont les perspectives artistiques de l’auteur se laissent entrevoir et justifient sa manière d’aborder les questions auxquelles il répond. Ce livre est de ceux-ci. Et, note tout à fait personnelle, il tombe à point nommé pour éclaire de ses lueurs les photographes dont l’aube de l’inspiration tardait à poindre.

Gildas Lepetit-Castel (2016). Les secrets de la photo argentique. Démarche, matériel, développement, tirage. Paris : Eyrolles, ISBN : 978-2-212-14393-5.

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