Si vous avez ne serait-ce qu’un minimum de curiosité en photographie, le nom d’André Gunthert ne devrait vous rester longtemps inconnu. Si tant est qu’il le soit. Car cette même curiosité vous aura certainement conduit vers son prolifique carnet de recherche visuel, l’Atelier des Icônes, aujourd’hui perpétué sur l’Image Sociale. Ces deux relais virtuels discutent et développent un regard (le mot était facile), mieux : une pensée des usages de l’image contemporaine. Depuis peu, il collabore également avec Fisheye Magazine, une autre raison pour laquelle son nom pourrait vous être familier. En admettant que vous ignoriez l’homme et son travail à l’EHESS, retenez simplement que cet historien des pratiques culturelles analyse depuis plus de 15 ans ce que sont les usages numériques de la photographie aujourd’hui. Et ses écrits sont non seulement limpides mais éclairants.

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La notion d’usage est essentielle à l’appréhension de son travail. C’est à partir d’elle que l’auteur introduit son propos, dans une approche ethnographique que le terme de « carnets » rappelle autant qu’il lui sert de support. C’est autour d’elle qu’il déconstruit patiemment les mythologies modernes relatives à l’évolution de la photographie, mettant son cheminement à portée de chacun. C’est avec elle, se fondant sur l’examen des pratiques effectives, qu’il montre comme la photographie numérique est inscrite dans une vraie continuité des réalités historiques de l’émergence et du développement de la photographie : une pratique culturelle dépassant ses seules contraintes techniques, toujours en avance factuelle sur les discours regrettant les périodes antérieures, plus que jamais contestataire de tout élitisme.

« Sans formation à l’art et à l’iconographie, le sens esthétique reste nécessairement l’apanage des classes favorisées. En encourageant la diffusion des pratiques visuelles, la fluidité numérique participe à une éducation populaire à l’image. Elle constitue donc un allié du développement du goût et des métiers de l’image. Son apport s’inscrit dans le droit fil des promesses de l’invention de la photographie, qu’elle accomplit mieux qu’aucun autre perfectionnement technique. Nous ne sommes encore qu’au commencement de cette nouvelle étape. » (p.15).

Il faut souligner d’emblée combien Gunthert met particulièrement bien en scène l’enchâssement des questions techniques et des évolutions afférentes avec les systèmes médiatiques, économiques et sociaux, dans lesquels les pratiques se développent autant qu’elles les influencent. Le tout sous un style clair, aux formules ciselées, qui servent l’exposé de sa thèse –plus précisément, de ses déclinaisons chapitre après chapitre. Par exemple à propos de la modernité en photographie et ses débats actuels : « à l’évidence, les enjeux ne sont pas les mêmes pour les différents acteurs du champ. Les professionnels auraient tort de croire qu’ils sont les seuls à détenir les clés du débat. L’histoire est têtue : la photo a bel et bien été inventée par des amateurs pour des amateurs, qui ont autant de légitimité à s’exprimer en son nom que ceux qui ont choisi d’en faire commerce. » (p.77). Un brin polémique, vous dites ?

Tenter une synthèse est une gageure, accomplie au péril des nuances, tant le propos est déjà ramassé sur 176 pages. Le fil rouge pourrait être le suivant : depuis 15 ans, le développement conjoint des technologies numériques, de la fonction photographique autonome (camphones / smartphones)[1] et des plates-formes de partage de contenu avec indexation, ont soutenu une transformation des usages de l’image, où la photographie tend exponentiellement vers le statut de langage universel[2], car désormais inscrite dans des pratiques conversationnelles. Son échange versatile est devenu la caractéristique essentielle qui fonde la possibilité d’une appropriation sociale du jugement esthétique[3] et d’une reconnaissance réciproque des contenus partagés. Un tel constat supporte notamment la contestation de certains récits médiatiques et/ou corporatistes. Ouf. Toujours là ?

Quel sort subissent donc nombre d’idées aujourd’hui en vogue ? Commençons par cette fin prophétisée d’une photographie originelle, aux vertus cardinales, « essence de l’Art ». D’une part, « alors que le processus de réalisation de l’image s’est opacifié, le constat apparent est celui d’une remarquable continuité des formes et des usages, malgré un saut technologique d’une ampleur considérable » (p. 26), prouvant que « le processus de réalisation de l’image n’était qu’un paramètre parmi d’autres de la construction de sa lecture » (p. 24) ; et d’autre part, cette déploration n’a rien de neuf ni de spécifique au numérique[4], puisque d’aucuns exprimaient déjà en 1888 des réserves analogues quant au recours aux rouleaux et châssis multiples… Soit, comme Gunthert le décrit très bien, en toutes périodes de seuil et d’évolution technologique.

La disparition du photojournalisme de métier au profit des citoyens-journalistes et le règne des « amateurs » ? Le point de vue de l’ouvrage est, disons, un peu différent. Moins consensuel sans doute.

« Les outils du Web dynamique ont considérablement développé les usages informationnels des particuliers, mais ceux-ci ne sont pas entrés en concurrence frontale avec la production médiatique. Ils ont plutôt constitué des univers parallèles, sous la forme de réseaux sociaux, régis par leurs propres logiques d’échange. Au final, le mythe de l’intrusion des amateurs restera comme une des figures manifestant la confrontation du journalisme au nouveau paysage de l’image numérique. Dans le contexte d’une paupérisation sans précédent de la presse, causée par la migration des ressources publicitaires, ce récit d’un antagonisme fantasmatique a eu pour fonction de conforter les professionnels dans leur rôle traditionnel de gardiens du sens et de la morale. Au détriment d’un véritable dialogue avec ces nouvelles ressources visuelles.» (p.53).

Cette évolution inéluctable invite à voir dans le devenir de ces pratiques informationnelles un véritable enjeu. Le chapitre 4 (« l’image parasite ») s’interroge sur « l’après »-journalisme citoyen, quand « face à la croissance de l’utilisation des documents amateurs dans le contexte médiatique, les professionnels insistent volontiers sur le critère qui fait tout le prix de leur activité : la validation de l’information » (p.66). Ils manquent ainsi un point névralgique : repenser jusqu’aux fondements et conditions d’un questionnement de l’expertise et d’un apanage professionnel des « bonnes » grilles de lecture. « Les photoreporters qui tentent de défendre la production professionnelle au nom de la compétence et du bon goût n’ont pas encore compris à quel point les usages récents s’inscrivent à rebours de cette tradition du photojournalisme qui a privilégié la qualité éditoriale au détriment du pouvoir du document. L’image parasite n’est nullement une panacée -elle constitue une réponse partielle provisoire à un certain état de la production de l’information. » (p.67). Que les lecteurs les plus remontés par cette analyse ne se contentent pas du présent billet, forcément limité. Confrontez-vous au texte lui-même, par définition plus complet.

Autre mythe récurrent : quid de la responsabilité de ces mêmes amateurs dans la déstructuration de l’économie de l’image ? Mieux vaut plutôt chercher ailleurs, dans un regard systémique, les raisons à l’œuvre. Elles dépassent de loin les seuls effets supposément délétères d’une concurrence des amateurs, fantasmée pour une large part. « Comme dans d’autres domaines, la coïncidence de l’arrivée du numérique avec la crise du modèle capitaliste fait jouer aux nouvelles technologies le rôle de bouc émissaire de la concentration industrielle et de la dégradation des conditions sociales des sociétés développées, alors que celles-ci résultent de choix politiques et économiques délibérés » (p. 13-14) et « c’est parce que l’économie des images s’est conçue comme une économie de services que la numérisation, sous les espèces de l’indexabilité, y a produit autant de dégâts » (p. 74). Il faut évidemment lire le détail du propos pour saisir avec quelle mesure ces éléments sont amenés. Signalons sur le sujet les travaux de Sylvain Maresca, bien sûr mentionnés par Gunthert.

Les contempteurs des selfies, sous l’anathème de marqueurs contemporains d’une déliquescence narcissique et égocentrée, trouveront également matière à réviser leur jugement. Ou les fervents défenseurs de l’insistance sur le tirage et la matérialité de l’oeuvre comme seuls achèvements valables de la photographie[5]. Quatre propriétés essentielles dessinent selon l’auteur le périmètre de la photographie contemporaine : l’indexabilité ; la versatilité ; l’ubiquité ; et l’universalité. Ainsi, «partagées avec toutes les autres sources numériques, ces propriétés apportent à l’image fixe un ensemble de bénéfices pratiques, techniques et économiques d’une ampleur sans précédent. Or, tout se passe comme si le domaine photographique s’était figé dans une sorte d’académisme culturel, camouflant les évolutions apportées par la numérisation derrière la continuité revendiquée de ses pratiques et de ses modèles dominants. » (p.70). A bon entendeur… Il faut aller lire aussi, un peu plus loin (p.77), l’enjeu de la versatilité pour l’image photographique, la remise en cause du dogme d’une véracité photojournalistique par essence et pourquoi « la subjectivité, loin d’être l’ennemi de l’authenticité, en constitue aujourd’hui le meilleur garant ».

L’on pourrait citer de nombreux pans de cet ouvrage. De manière parfois –souvent ?- provocante, mais uniquement quant aux idées reçues, il s’appuie sur force références ou indicateurs pour soutenir la pertinence d’une contestation bienvenue. Chercheur chevronné, André Gunthert fait le job, définitivement. Au fur et à mesure du livre, ce qui semblera parfois redondance permet de mieux faire lien entre les différents chapitres. Reprenant sous forme serrée quantité de travaux, discussions, échanges en lignes, qu’avec d’autres l’auteur a patiemment et rigoureusement élaborés, ce livre élève le lecteur vers une compréhension plus vaste de ce au sein de quoi il se trouve lui-même plongé : l’histoire de la photographie en train de se faire et, au-delà, l’évolution des usages sociaux d’une pratique culturelle. Ce n’est pas rien. Cet ouvrage, historiquement daté comme la matière qu’il étudie, fera date. Son accès facile met à portée du public francophone des interpellations passionnantes. Et je ne saurai finir ce déjà long commentaire sans l’une des tirades que je trouve des plus savoureuses…

« La retouche numérique s’inscrit pleinement dans la continuité des pratique photographiques professionnelles, le travail du matériau visuel est un impératif aussi évident que celui du signal sonore pour la musique enregistrée.… L’inquiétude provoquée dans le monde de la photo par l’irruption de Photoshop n’est pas provoquée par la versatilité nouvelle du support, mais plutôt par la visibilité inédite du traitement visuel, désormais exposé aux yeux de tous » (p.75)

André Gunthert (2015). L’image partagée : la photographie numérique. Paris : Textuel, ISBN : 978-2845975309.

[1] « Embarquée dans chaque objet connecté, la fonction photographique s’est autonomisée. Elle a gagné en universalité et en appropriabilité, accomplissant mieux que jamais sa promesse de démocratisation de la production visuelle. » (p.140)

[2] « La photographie était un art et un média. Nous sommes contemporains du moment où elle accède à l’universalité d’un langage. » (p.150)

[3] « L’exposition et l’appréciation publique construisent la légitimité critique, esthétique ou sociale de la photographie autoproduite. » (p. 146)

[4] « Le plus frappant, lorsque l’on passe d’une pratique classique au mode numérique, repose dans la disparition de la valeur du cliché (…) Cette capacité incite à multiplier les essais et c’est sans doute l’une des découvertes les plus satisfaisantes du nouveau médium que de comprendre qu’une image n’a virtuellement plus aucun coût. Ce caractère modifie concrètement la manière de faire des images. La perception de l’acte de prise de vue se transforme : l’instant privilégié de la pratique argentique se voit dépouillé de son aura -la photographie numérique rend la prise de vue libre et gratuite, c’est-à-dire insignifiante. » (p. 39, autant pour les grincheux !). Et d’ajouter plus loin : « au moins dans un premier temps. Car ce caractère est transitoire : il appartient à l’histoire de la photographie et traduit très précisément un état de seuil, le passage d’une technologie à une autre. »

[5] « Les effets de la numérisation des procédures photographiques peuvent être expliqués par sa principale caractéristique : la dématérialisation du support. Tout comme la notation écrite a permis la reproduction et la diffusion des messages linguistiques, la transformation de l’image en information la rend indépendante du support matériel, qui n’est qu’un véhicule transitoire. » (p. 69 ; notons au passage que ce point de vue rejoint la distinction juridico-professionnelle d’une « mise à disposition de supports » lors d’une prestation).

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