Qui s’est lentement approprié les territoires qu’il arpente depuis des années reconnaît parfois chez d’autres cet ineffable qui concentre exactement ce que lui-même a pu ressentir au contact de ces espaces. C’est très certainement ce mouvement, au sens littéral de ce qui remue en soi, qui m’a d’abord touché dans le travail récent de Julien Coquentin, Saisons noires. Bien sûr, ainsi que nombre d’entre vous, lecteurs, je l’avais d’abord découvert lorsque Réponses Photo avait publié un portfolio extrait de Tôt un dimanche matin, sa série réalisée lors de son séjour à Montréal. Déjà, une voix et son unité de sens se dégageaient de cette série, très légitimement repérée par la rédaction de l’époque. Depuis, Julien a poursuivi un cheminement très personnel, intime, où se mêlent de manière complexe des questions de filiation, de transmission, de mémoire, d’attachement, une réflexion sur ce qu’habiter une terre signifie et, toujours, un questionnement sur soi à travers la photographie. C’est d’ailleurs aussi la photographie elle-même et son rapport au temps qu’il interroge, particulièrement avec Saisons noires. Peut-on considérer qu’un auteur comme celui avec lequel nous avons eu le plaisir d’échanger, en ait jamais tout à fait terminé avec ce qui le meut ? Quelques éléments de réponse peut-être dans les lignes qui suivent. Et indubitablement, un auteur à suivre.

Comment es-tu venu à la photographie ?

A la différence de ce que racontent parfois les photographes, ce n’est pas via mon père, qui m’y aurait amené dans l’enfance ! Je me souviens surtout de ma grand-mère, qui faisait de la photo en club du troisième âge. Elle prenait des couchers de soleil et d’autres choses dans ce genre, mais elle aimait vraiment la photo. Elle pratiquait la diapo, elle changeait de temps en temps d’appareil et elle me donnait l’ancien. J’ai donc récupéré ses reflex, je me suis un peu fait la main, je prenais souvent des photos sans comprendre vraiment ce qu’est la photographie, la charge émotionnelle de cette manière de conter une histoire. Tout comme j’ai pratiqué la musique étant gamin, mais n’ai compris la musique que bien plus tard, je ne comprenais pas encore l’émotion de la photographie.

Disons que je fais de la photographie de manière intelligible et consciente depuis huit ans. Avant cela, je partais en voyage, je faisais des diapos, mais sans penser ma photographie, sans avoir de connaissance de la photographie. En 2007, j’ai acheté un reflex numérique et j’ai compris que l’on pouvait faire bien des choses avec un appareil photo. Que l’on pouvait faire quelque chose qui nous ressemble vraiment. Et j’ai été happé !

Te définis-tu d’ailleurs comme photographe ?

Non, je ne me définis pas comme photographe, mais te dire pourquoi… Est-ce parce que c’est un terme générique, qui englobe plusieurs activités ? En tout cas, je ne me définis pas comme tel. La photographie est d’abord mon outil pour raconter des histoires. Ce n’est pas vraiment mon histoire, je me sers de bribes de ma propre histoire pour raconter une histoire. Est-ce la mienne ou autre chose, je ne sais pas. Mais je me sens plus conteur que photographe.

Pour moi, ta démarche est bien celle d’un auteur… Est-ce justement ce qui te définit comme auteur, raconter une histoire qui n’est pas uniquement la tienne ?

Oui, je me sens plus auteur. Ce qui me définirait comme tel est la constitution d’un récit. Ce n’est pas LA réalité, c’est peut-être ma réalité, mais c’est aussi une réalité un peu tronquée. J’installe des couleurs, j’installe une ambiance. A Montréal par exemple, j’ai photographié essentiellement en hiver, sous la pluie et sous des lumières très particulières. Je ne parle pas de Montréal mais d’un Montréal, selon ma touche. Il s’agit plutôt d’une fiction réelle, d’une réalité de fiction… Je raconte une histoire que les gens prennent et s’approprient. Comme le roman qu’on lit, on prend le récit, on s’identifie, en tout cas on le transforme, on le malaxe, on en fait quelque chose qui nous appartient, à nous en tant que lecteur.

C’est pour cela que ma photographie est composée de longues séries. Ce sont elles qui me ressemblent le plus. Tôt un dimanche matin s’est étalé sur deux ans et j’ai passé deux ans et demi sur Saisons noires. J’ai fini de photographier pour cette série en juin dernier. C’est le temps de mon écriture. J’ai chaque fois commencé avec un canevas, mais les deux séries ont été construites un peu différemment. Pour Saisons noires, j’avais une idée, je savais à peu près où je voulais aller, mais d’autres choses sont apparues au cours du récit. L’histoire s’est donc vraiment construite petite à petit, en apprenant aussi le lieu où j’habitais. En le réapprenant, en fait. Page après page. C’est pour cela que je me vois plutôt comme un auteur que comme photographe. Même si ça semble un peu pompeux !

1© Julien Coquentin | Saisons noires

L’émotion, cette charge émotionnelle, sont importantes dans ta photographie ? Tu as parlé de ta grand-mère, tu l’évoques aussi dans l’introduction à Saisons noires. Cette dimension émotionnelle t’est fondamentale ?

Ce sont deux choses différentes. La charge émotionnelle vis-à-vis de ma grand-mère, c’est plutôt comme tout le monde : nous avons tous des liens qui nous unissent avec le passé et avec notre entourage. L’émotion dans la photographie, c’est la définition même de la photographie. La puissance poétique, ce qu’il y a derrière l’image, tout ce qu’une image peut drainer de poésie et de vie.

Tu écris : « Mes saisons noires sont celles de l’enfance, saisons plongées dans l’obscurité, que le temps chaque jour recouvre davantage. ». Est-ce le coeur de cette série, ce qui caractériserait son travail : mémoire, souvenir, finitude ?

Les choses disparaissent… et en même temps, pas tout à fait non plus. Ma grand-mère est morte, or nous en parlons aujourd’hui. Les choses disparaissent, mais elles survivent aussi à travers ce que l’on a semé chez les autres. Avec Saisons noires, j’ai compris au fil de la réalisation du projet que cette campagne dont je parle, c’est cet endroit où j’ai grandi, étant gamin. Je l’ai quittée adolescent, pour faire des études, partir à Paris, Lyon, Montréal et je suis revenu quelque quinze ans après. Je me suis alors confronté à cette terre habitée par l’enfant que j’ai été. Dans tous les paysages, je me vois quand j’étais gamin, alors que je ne suis plus cet enfant, mais j’ai deux petites filles à présent.

Ce récit-là, je ne l’ai compris qu’en cours de réalisation, c’est en fait un trait entre ma grand-mère et mes filles. Leur parler un peu, sans doute, de cette campagne-là, ce qu’elle m’a été, de ce qu’était ma grand-mère pour moi et le leur donner. Toutes deux en feront ce qu’elles veulent, mais il s’agissait de tracer un trait. Donc ça ne disparaît pas vraiment. Moi-même, quand je vais disparaître, j’aurais transmis ceci à mes filles. Dans la photographie, il me semble qu’on parle toujours du temps. Même si on le fige, on le fige justement pour en parler. Pour parler de demain, pour parler d’hier, surtout d’hier. On parle toujours du temps.

Ici, tu parles du temps de vie des personnes qui te sont chères, et de ta vie aussi…

Oui, parce que je parle de la mémoire du passé et du temps présent. Je ne photographie pas particulièrement ce qu’il y a de nouveau autour de moi. Je vis dans une campagne près d’une route assez isolée en bordure de forêt, je vais photographier les choses qui me sont les plus proches. Or, mes plus proches voisins, c’est le vieil homme qui vit seul chez lui comme dans les années 30 ; c’est le couple de bergers que j’ai photographiés, qui ont presque 70 ans, qui travaillent encore, qui sont tordus par les rhumatismes… J’ai l’impression d’être plongé trente ans en arrière. C’est ce qui m’attire autour de moi.

Tu me dis que ton projet s’est transformé. Tu avais donc une sorte de linéaire, de choses dont tu savais que tu allais les traiter… Tu as une idée de ce vers quoi tu veux aller, tu ne photographies pas ces lieux au hasard ?

Pas au hasard, non. Pour Saisons noires, 90 % des photographies sont réalisées dans un périmètre de 5 km autour de l’endroit dont je suis en train de parler. C’est très proche. De nombreuses photos sont réalisées très près de chez moi. Si je regarde aux alentours, un peu partout je vois au moins une photographie que j’ai réalisée. Je sais donc à peu près ce que je veux photographier, ce que j’aime. Par ailleurs, quand je suis rentré, j’arrivais de Montréal, qui était très urbain. Je voulais quelque chose qui parle de cette campagne où je suis maintenant, une vraie campagne, assez rude, je voulais parler de ça, des paysans et de quelque chose de presque boueux… bouseux, non pas au sens péjoratif mais quelque chose qui sente la bouse, la ferme. A contrario, je voulais aussi quelque chose d’un peu mystique, mais je me suis rendu compte que cette campagne-là n’était pas si mystique que cela. Certes, il y a des croix un peu partout, mais les églises se dépeuplent aussi. J’avais essayé d’inclure aussi cette dimension dans la série, mais finalement ça n’a rien donné de bon. C’est quelque chose que j’ai donc lâché en cours de chemin.

J’ignorais que cette série serait aussi étroitement liée à ma grand-mère. Qu’elle me renverrait autant à elle. C’est cette histoire que je raconte dans la courte introduction. En revenant ici et en déménageant une table de nuit, des choses en sont tombées quand je l’avais sur le dos, je les ai ramassées. Il y avait une prescription datée de 1947, une facture de la même époque car ma grand-mère tenait une brasserie, tout ça perdu derrière un double-fonds de la table de nuit. Il y avait aussi cette bourre de coton que j’ai portée à mon nez : elle m’a renvoyé l’odeur de ma grand-mère, pourtant morte depuis six ans. C’est alors que j’ai compris, bizarrement : c’était ça, ce retour, c’était ce que je voulais dire, raconter ma grand-mère et ce lien entre mes filles et elle, qui ne l’ont pas connue.

4© Julien Coquentin | Saisons noires

Par rapport au territoire que tu explores comme photographe, fais-tu parfois lien entre ton rapport à la campagne, l’isolement des personnes que tu croises et ta pratique d’infirmier ?

J’étais infirmier avant de faire de la photographie. À Montréal, je travaillais aux urgences. Dans l’introduction de Tôt un dimanche matin, je parle de ce moment où je travaillais de nuit aux urgences. Quand je sortais de ce très gros service, où il y avait une activité frénétique, avec évidemment la nuit toutes les alcoolisations, les overdoses, la « face obscure » de la ville, j’étais imprégné par la sueur, par toutes les humeurs des autres. Un infirmier pratique très près du corps : même en sortant j’étais encore imprégné de tout ça. Je marchais dans la ville et je photographiais. Le lien entre infirmier et photographe était alors ce seul lien : le point de rupture. Mais jusqu’alors, je n’avais pas envie d’associer plus que ça ces deux activités. Quand je suis infirmier, je ne peux pas être photographe ; et en tant que photographe, je ne peux pas être infirmier.

Depuis juillet de cette année, pourtant, j’interviens au domicile et c’est la première fois que j’ai autant envie de photographier ce que je vois comme infirmier. Je fais des remplacements à domicile, or au-delà des pansements et des soins de ce genre, il y a quelque chose d’assez présent dans la pratique des infirmiers au domicile : les toilettes. Je lave des corps abîmés, vieillissants, souvent mélancoliques. Parce que le vieillard ou le vieux, comme ils s’appellent -je trouve ça plus vrai que « personne âgée »-, est souvent très dépressif, très mélancolique. Tu fais face à des vies brisées, en train de s’éteindre et qui ne sont pourtant pas prêts à lâcher prise. Tous les matins, on accompagne ce long cheminement vers le nulle part. Des corps tordus, des corps blessés, tout cela dans une douce lumière du matin, lorsque le soleil se lève et que tout le monde dort encore, un rayon de lumière qui passe à travers des volets mi-clos ou une lampe de chevet… Il y a tellement de beauté dans cette pratique-là. Pour la première fois, j’aimerais photographier cela. Cette vieillesse, ce moment où l’on ne peut plus sortir de chez soi, où l’on y reste, où chaque jour on voit son corps et sa vie se réduire et se contracter.

Je crois que de manière générale, il y a beaucoup de fragilité dans mes photos. J’aime photographier la fragilité. Mes lumières sont souvent fragiles.

Tu as parlé de choix de couleurs, de rendu et ici tu y reviens encore à propos d’une certaine lumière que tu qualifies de fragile. Mets-tu les choix de couleurs, de ton, la colorimétrie au service de ton projet ? Ou est-ce plus dynamique que cela, chacun des pôles influençant l’autre ?

Sans vouloir paraître présomptueux, je pense que j’ai des teintes, comme un réalisateur. Jeunet a ses teintes, ses filtres. Pour La leçon de piano, nous sommes plongés dans une atmosphère où il pleut tout le temps, en Nouvelle-Zélande : la réalisatrice instaure déjà une atmosphère, qui reste la même du début à la fin. En photographie, pour ma part, les teintes sont ma signature. Ce sont mes couleurs, qui se sont découvertes à Montréal. Mes séries d’avant ne ressemblent pas vraiment à ce que j’ai pu faire après mon premier jour là-bas. Sans que je sache d’où est venu ce déclic.

Lorsqu’on me pose la question, je trouve toujours difficile d’expliquer comment j’obtiens ce rendu. Je n’ai pas une grosse post-production, je ne fais pas grand-chose dans le traitement des images, je n’y passe pas beaucoup de temps. Mais elles ont pourtant cette unité de teintes et de lumière qui fait la série. Je photographie souvent plus ou moins dans le même créneau horaire, je n’irais jamais photographier à midi sous un soleil de plomb par exemple. Toutes mes photographies sont à peu près réalisées à la même heure et traitées d’une manière assez semblable, finalement. C’est ce qui en fait l’unité, je crois.

C’est important justement, pour « raconter une histoire » comme tu l’expliquais, de conserver cette cohérence ? Quelque chose auquel tu es très attentif ?

Non, pas tant que ça, c’est plutôt naturel. Je n’essaie pas de coller aux précédentes images. Qu’il s’agisse d’argentique ou de numérique, je les travaille spontanément de cette manière-là. Bien sûr, j’en suis conscient, mais ça m’est naturel comme pour le trait d’un dessin : on ne pense plus à la manière dont on est en train de dessiner, on dessine, tout simplement.

Tu travailles donc également en argentique. À proportion égale du numérique ?

Non. Tôt un dimanche matin comprenait beaucoup de numérique et très peu d’argentique. Sur Saisons noires, cela s’équilibre un peu plus. J’aimerais pratiquer plus encore l’argentique, mais ça devient trop onéreux. Je photographie assez peu en 24×36, que je réserve au numérique. Je pratique un peu de noir et blanc également, plutôt de la photo de famille que je garde pour moi. Surtout, en argentique, je photographie beaucoup au Yashica Mat, un 6×6 que j’ai acheté à Montréal, avec de la Kodak Portra, que j’aime beaucoup. C’est donc assez cher, qui plus est puisqu’il s’agit de photographie couleur et que je les fais développer. Je scanne ensuite mes négatifs et je réalise un léger travail d’équilibrage des couleurs. Dans Tôt un dimanche matin, il y avait des formats carrés réalisés en numérique et en argentique, les numériques étant bien sûr recadrés. Tandis que sur Saisons noires, tous les formats carrés, à quasiment 95 %, sont des photographies argentiques. Aujourd’hui, passer d’un 24×36 numérique à un recadrage en carré me gêne. Je préfère photographier directement au format 6×6 et ne pas avoir à recadrer.

9© Julien Coquentin | Saisons noires

Quelle est ton expérience de l’édition en photographie ?

J’ai commencé à faire des livres avec une toute petite maison d’édition qui s’appelle Lamaindonne. C’est une maison aveyronnaise, l’éditeur travaille seul. C’est un graphiste de profession, qui a développé sa grande passion pour les livres photos : il en a une très grande culture, il en possède beaucoup lui-même et il a vraiment l’œil et la sensibilité pour en faire de très bons. Notre histoire commune a commencé par l’intermédiaire d’un ami, lorsque j’étais à Montréal, vers la moitié de ma série. Quand je suis rentré en France, nous avons fait ensemble ce premier livre, Tôt un dimanche matin. C’est une belle aventure ! Le livre a été réédité plusieurs fois sur de petits tirages et, peu à peu, nous grandissons tous deux, ensemble. De mon côté, année après année, je fais beaucoup de photographie, j’essaie de mettre beaucoup de cœur à ce que je fais. Ça « paye » peu à peu, avec des expos et des propositions intéressantes. Et de son côté, il a réalisé deux livres cette année dont l’un fait partie de la short list du prix Nadar[1]. Parmi les 10 livres sélectionnés, il y en a un de Lamaindonne. Quand tu sais ce qu’est cette maison, c’est chouette ! Tous les deux, nous avons donc grandi ensemble.

Lamaindonne t’accompagne-t-elle aussi sur un projet de livre pour Saison noires ?

Oui, depuis le début, il sait que je travaille sur Saisons noires. Il a accompagné pas à pas la réalisation de la série, bien en amont du moment où l’on pense à un livre. Régulièrement, je lui envoie des images. Quand je suis un peu démoralisé, il est là aussi. Il me donne un avis sur les images, parce qu’il me connaît bien et connaît bien mon travail, que c’est quelqu’un d’intelligent et de sensible. C’est une chouette association d’un auteur et d’un éditeur. Sur Tôt un dimanche matin, certes, la matière photographique vient de moi. Mais je suis sûr qu’avec un autre éditeur, le livre aurait été différent, peut-être moins bon qui sait ? Mon boulot, ce n’est pas de faire des livres. Je ne pourrais pas pratiquer l’autoédition, je ne ferais pas quelque chose de très bon ! Faire un livre, ça demande un dialogue, tu fais parler les images mais tu le construis dans un dialogue. Avec Lamaindonne, nous cherchons ce que je veux dire, ce vers quoi je veux aller… Petit à petit, nous arrivons à construire ce livre-. J’ai terminé de photographier Saisons noires en juin dernier et, depuis, nous nous sommes vus deux fois pour commencer à travailler sur le livre. Nous avons fait un premier editing, sélectionnant les images dont nous sommes sûrs qu’elles y figureront, puis quelques-unes sur lesquelles on s’interroge. Nous commençons à faire parler les images entre elles.

Le livre sera-t-il proche de tes précédents ?

Saisons noires sera un peu particulier, assez différent de Tôt un dimanche matin. Ce dernier commençait par une introduction, puis une préface de Gilles Mora. La série se déroulait ensuite comme une balade américaine, un cheminement dans la ville. Saisons noires sera plus littéraire : il sera chapitré avec en ouverture de chaque chapitre, un court texte. Nous allons y travailler jusqu’en février-mars, j’imagine, pour pouvoir l’imprimer en avril. J’en en effet une belle expo prévue en juillet : Tôt un dimanche matin sera exposé en même temps que Saisons noires, toutes deux dans la même ville. Nous allons vraiment essayer de nous faire plaisir sur ce livre : choisir un beau papier, une belle matière.

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Quelles sont les premières réactions à Saisons noires ? As-tu déjà pu évaluer son accueil par différents publics ?

Pour Tôt un dimanche matin, s’agissant d’un journal, chaque jour je publiais une photo. Moins de gens me suivaient à l’époque. Mais difficile à dire pour Saisons noires… j’ai l’impression que c’est une série qui parle, mais savoir si elle fera un bon livre qui sera favorablement reçu, c’est difficile. De plus, je poste une photo chaque jour sur Facebook, mais il y a aussi des photos que je ne poste pas et qui seront dans le livre, parce qu’elles représentent des proches. Certaines photos peuvent très bien marcher et d’autres passer totalement inaperçu… ce n’est pas pour autant d’ailleurs que je les aime moins, mais je n’ai pas toujours le même engouement de la part de ceux qui me suivent sur Facebook. En fait, j’utilise un peu Facebook comme tu lancerais un caillou au fond d’un puits : tu jettes une pierre, elle disparaît, et au bout d’un certain temps certaines personnes vont réagir à tes photos. Les réseaux sociaux sont un bon laboratoire pour ce type d’essais.

C’est un discours-là plutôt moderne sur l’intérêt des réseaux sociaux…

Behance est très différent. Tu y déposes des séries complètes qui vont durer, à la différence de Facebook. Pour moi, c’est même mieux qu’un site Web car la série y est bien structurée. Tandis que sur Facebook, il y a tellement d’images… Cela disparaît très vite et bien peu de gens y reviennent. Surtout si tu en postes une par jour comme moi ! Pour aller chercher quelque chose là-dedans, il faut vraiment être très motivé…

Jean-Christophe Béchet expliquait récemment lors d’une conférence que son oeuvre, ce sont ses livres. Avec le livre, il contrôle le rendu, l’enchaînement des images, la pagination… Sans trahir sa pensée, je pense pouvoir dire que son oeuvre, ce sont les bouquins, sans doute plus encore que l’exposition[2]. Pour toi, est-ce la série elle-même plutôt que le livre ?

« L’œuvre », si je peux parler ainsi, c’est un tout pour moi, depuis le tirage jusqu’aux livres. Ceci étant, je le rejoins: c’est aussi le livre, parce que s’il y a bien quelque chose qui reste, c’est ça. On entend de plus en plus dire que les Kindle ne marchent qu’à moitié et que le livre revient en force. Les gens achètent un livre, le mettent dans la bibliothèque et, cinq ans plus tard, c’est leur gamin qui va le voir et qui l’ouvre… S’il existe un moyen de faire vivre les photographies, c’est celui-là. Elles se transmettent et vivent « à travers les âges ». Le tirage, lui, reste fragile, à moins peut-être d’atterrir dans un grand musée de la photographie et d’être exposé en permanence. Mais avant d’en arriver là, il passe de l’eau sous les ponts ! Et les chances d’y parvenir restent très minces. Parfois, je me dis que Tôt un dimanche matin figure dans un certain nombre de bibliothèques, je me demande ce qu’il va devenir : finira-t-il dans un vide-grenier ? Dans une poubelle ? Sera-t-il transmis à un petit-fils, ou que sais-je encore ? Ceux qui t’ont précédé meurent, tu récupères leurs livres et ensuite, tu les transmets.

8© Julien Coquentin | Saisons noires

Encore cette histoire de transmission donc…

Oui, car de toute façon la seule survivance possible est la transmission. Comment puis-je me survivre, si ce n’est en me transmettant à mes filles ? C’est ce que je vais leur donner. Elles seront un peu de moi. Les traits de caractère, le mode de pensée qu’elles recevront par mon intermédiaire et par celui de leur mère, ce sont nos seules façons de transmettre. Le reste, ce n’est que de la poussière dans le vent.

Ce sera peut-être un peu aussi leur rapport à un territoire que tu as toi-même éprouvé ?

En fait, bien que je vive dans une région spécifique, je ne le précise pas dans l’introduction du livre. Ce n’est pas un livre régionaliste. Ce n’est pas un livre de fierté rurale. Ma question est plutôt la suivante: comment éprouver l’endroit que tu habites ? Et ce, que ce soit ici ou ailleurs. C’est cela que j’essaie de transmettre à mes filles.

Je crois que c’est justement ce qui me touche dans ce travail : tu as réussi à capter quelque chose que j’ai pu ressentir dans certains lieux, sur lequel je ne mettais pas le doigt, ou pas de cette façon. Ce que tu as su faire à travers l’image que tu as créée. Cela n’a rien de régionaliste effectivement, j’aurais d’ailleurs été bien en peine de situer tes paysages.

C’est un retour que j’ai parfois. Des gens qui me partagent que cela les renvoie à un coin près de chez eux. Et ce n’est pourtant jamais ma région ! Ça me plaît. Je n’ai pas de fierté particulière d’être de là où je suis, parce que je n’y suis pour rien, mais j’aime dessiner ce qui m’entoure. Si, à travers ce trait de dessin-là, les gens peuvent retrouver un peu de ce qu’ils ont été et de ce qu’ils sont, c’est chouette. C’est de la matière romanesque.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aussi à Raymond Depardon : est-ce un parallèle déplacé, selon toi ?

Je ne l’avais pas en tête pendant cette série. Je dois admettre que je ne connais pas beaucoup son travail. Certes, quand je suis arrivé à Montréal, j’ai acheté ce bouquin, Paris journal, qui est construit comme un journal du quotidien, en noir et blanc. Si mes souvenirs sont bons, Depardon expliquait qu’il mettait dans cette série tous les à-côtés de son travail, toutes les photos faites « pour rien ». A l’époque, je m’en suis inspiré, avec une grande modestie évidemment : je voulais faire des séries à Montréal et, à côté, pratiquer une sorte de récréation photographique. Photographier tout et n’importe quoi, pour apprendre à connaître la ville. Une sorte de bric-à-brac récréatif. Or, finalement, cette série a pris le pas sur toutes les autres. Ce travail lent, de tous les jours, commençait à avoir de la structure et cette série racontait vraiment quelque chose, tandis que les autres ne valaient rien. Donc, on pourrait dire que j’ai un peu commencé Tôt un dimanche matin sous son influence.

Mais pas Saisons noires. Je connais peu son travail sur les paysans, sur la ferme du Garet. Bien sûr j’en ai entendu parler, j’ai lu certains de ses livres comme Errance que j’avais particulièrement aimé, ou encore l’entretien entre Caujolle et Depardon. Mais rien sur les paysans. Je ne suis pas sûr qu’il y ait un grand lien, mais je te dis vraiment ça avec prudence. Sans que je puisse dire tout à fait qu’il s’agit d’une influence au sens strict, j’avais plutôt en tête la série face au silence de Christophe Agou. Pendant sept ans, tout en vivant à New York, Agou revenait sur sa terre natale et photographiait en argentique quelque chose de très rude. Cette série, oui, je l’avais en tête. Pourtant l’ayant revue depuis, je la trouve peut-être « trop » rude. À mes yeux, il n’y a pas que cette rudesse-là dans le monde paysan, tu trouves aussi des choses plus douces. Bien sûr, c’est un parti pris de sa part et c’est une série très forte que l’on prend en pleine tête.

Dans cette veine, tu aurais d’autres inspirations ?

Dans ma phase de formation, pendant cette période où j’essayais de trouver mon trait photographique, il y a eu de nombreuses petites influences. Le seul qui m’est finalement resté, qui m’est moins une influence que quelqu’un dont je respecte le travail, est Benoît Paillé, un Québécois qui travaillait beaucoup le portrait. Je ne peux pas vraiment parler d’influence pourtant. S’il y a des choses que je découvre et que j’aime, je n’ai pas de photographe fétiche. À Montréal, j’ai découvert Saul Leiter après coup, mais je ne peux pas dire que ma série de Montréal, dont on me dit qu’elle lui ressemble, ait été influencée par lui. J’ai plutôt découvert son travail a posteriori. Un des derniers bouquins que j’ai acheté est celui d’Harry Gruyaert, qui me parle beaucoup.

En littérature, deux choses m’ont formé, bien avant la photographie. Le Voyage au bout de la nuit de Céline, l’oeuvre par essence selon moi. Il condense un discours sur l’humain que je n’ai jamais retrouvé ailleurs, une définition de l’humanité que je trouve remarquable. Et aussi, même si cela semble un peu bateau, les poésies de Rimbaud. Je les ai découvertes entre 18 et 20 ans, à cet âge-là tu les prends de plein fouet… J’ai découvert ces deux auteurs qui m’ont formé. Les textes de Rimbaud, aujourd’hui, sa vie, son parcours, restent très porteurs pour moi. Cela t’aide à vivre, te rappelle parfois, quand tu un peu trop dans ton quotidien à oublier que tu es en train de vivre, qu’il faut se ressaisir. Essayer de vivre chacune des minutes qui te sont données, parce que tout ça n’est pas très long. Essayer de brûler tout ça et d’en faire quelque chose…

Pour moi, la photographie c’est la vie ; et quand je photographie, bien souvent, je me sens terriblement vivant. Dans la prise de vue comme dans le travail photographique, face à une belle couleur, une belle lumière, tu ressens une joie qui n’est pas commune. Je crois que c’est ce que l’on appelle la passion. Et ça aide vraiment à vivre.

7Second ouvrage de Julien,  Huit jours à New York
est paru chez la main donne,

Dernière question un peu rituelle : que dirais-tu à quelqu’un qui se chercherait en tant qu’auteur ? Que tires-tu de ce que tu as vécu, qui lui permettrait d’avancer un peu ?

Il n’y a pas forcément de conseils à donner, chacun porte sa propre substance en soi, sa propre essence. Ce serait peut-être…prendre son temps. N’être pas trop pressé, ne pas faire vite. Mes séries se construisent sur deux à trois ans, c’est très long. Ce n’est pas quelque chose que je fais en un mois. Et sur toute la matière de Saisons noires par exemple, il y a pas mal d’échecs. J’espère simplement qu’à la fin, il y aura un nombre suffisant de bonnes photographies pour dire vraiment ce que je voulais dire.

Prendre son temps et se faire plaisir. Si on ne prend pas de plaisir, à mon avis ça ne sert pas à grand-chose de se forcer. Comme dans d’autres pratiques, tu t’exerces beaucoup si tu prends beaucoup de plaisir à ce que tu fais. Sinon, tu ne passes pas autant d’heures à ça. Je passe très peu de temps sur chaque photographie, mais je passe des heures et des heures à les chercher.

Au début, je regardais les images des photographes que j’aimais en cherchant sur Internet des tutoriels pour obtenir les mêmes résultats. Je n’arrivais bien sûr jamais à trouver comment faire pour les copier très exactement ! J’ai fini par comprendre que ce n’était tout simplement pas possible… Parce qu’une photographie c’est un instant, c’est une lumière, c’est surtout ce que cette personne porte en elle, ce qu’elle va en faire, toutes ces choses que je ne peux être, puisque je suis moi et non pas l’autre. Tu peux toujours trouver de petits trucs, mais finalement tu te feras vraiment plaisir le jour où tu réussiras à trouver ta propre définition. En cherchant celle des autres, tu finis par trouver la tienne et c’est ça qui fonctionne. Ça m’est arrivé depuis Montréal, sans que je m’en rende bien compte, et depuis que mon trait de dessin est devenu plus personnel, j’ai arrêté de chercher comment font les autres.

Il y a des photographes que j’aime beaucoup, par exemple Bryan Schutmaat. Avec Grays the mountain sends, une série de portraits et des paysages de l’Ouest américain, il tient une série vraiment forte. Il a une façon d’approcher l’humain et le portrait que je ne sais pas réaliser. J’ai beaucoup de mal avec les portraits. Aller vers l’autre en tant que photographe ne va pas de soi pour moi. C’est quelque chose sur lequel je travaille. Aussi, je pense souvent à sa série, non pas pour essayer de la copier, mais pour tendre vers cette approche. Ce qui a changé ? Là où je me démoralisais parce que je ne voyais pas de progrès et je n’y croyais pas trop, aujourd’hui je sais que cela arrivera un jour. Je sais à présent que tout cela prend beaucoup de temps. Peut-être que dans dix ans, j’aurai un peu plus évolué vers ce que je voulais initialement. Cela demande beaucoup de temps. Du plaisir et du temps, ce qui demande du travail, qui lui-même donne du plaisir… Toujours du temps passé.

Le site de Julien Coquentin

Le site de Lamaindonne

[1] On en profite pour vous signaler que celui qui est chroniqué ici l’est aussi.

[2] Il revient d’ailleurs sur ce thème dans son billet du récent Fisheye Magazine.

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