Au cours d’un festival dont vous lirez ici tout le bien qu’il faut en penser, j’ai eu le plaisir de rencontrer Gildas Lepetit-Castel, auteur humble et passionné, disponible, jamais avare d’anecdotes ni de points de vue. Sa conférence lors du festival en témoignera largement. Autour de quelques thèmes, sur le vif, il parcourt quinze années d’expérience, une certaine approche du livre et les ponts fructueux qu’il nous invite à lancer entre les arts. Entretien.

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Auteur, éditeur et musicien : un homme aux trois métiers ?

« Ces métiers sont tous liés à la photo et à l’image, autour de trois influences : le cinéma, la musique et la photographie. Quand je fais de la musique, j’ai des images en tête et vice-versa. Le premier choc a eu lieu quand j’étais gamin, par la voie du cinéma. Des images m’ont beaucoup marqué. J’ai acheté mon premier appareil photo pour commencer à faire des images en noir et blanc, après avoir vu certains films, en particulier en particulier les films des années 50-60, des Hitchkock et ceux de la Nouvelle Vague. Je ne suis pas élitiste : j’adore Tim Burton, Ed Wood tout spécialement, qui était en noir et blanc, mais j’avais aussi été marqué par Volte-Face de John Woo, pour ses images d’oiseaux qui décollaient. Elles m’ont beaucoup plus : le soir même, j’ai acheté ma première pellicule noire et blanc. Beaucoup de films de Truffaut, Resnais, Godard donc -essentiellement Alphaville. Celui-ci m’a fort marqué : ce film de Godard avec Anna Karina m’a beaucoup influencé pour les livres, par exemple pour Colorblind que je viens de faire paraître.

Beaucoup de métiers certes, mais beaucoup d’heures par semaine surtout. Pas un seul jour de congé depuis 11 mois ! Mon travail, constamment présent, est même devenu un système de vie. Je n’ai pas de voiture, ce qui m’amène à prendre très souvent le train. Je fais donc des photos dans les trains, de même que j’y lis les magazines photo. Et dès que je rentre, je développe, sous Lightroom ou en labo, puisque je produis mes images N&B en argentique. Dans les 2 cas, je gère tout, de A à Z. »

L’intérêt naissant pour l’édition

« J’ai toujours aimé les livres. C’est une anecdote que je raconte souvent : dès le collège puis au lycée, je m’intéressais plus au bouquin dans sa forme et ses images plutôt qu’aux exercices. Lorsque j’ai pratiqué la magie, j’écrivais de petits livres, sous forme non de grimoires, mais d’objets vraiment finis. Dans mon rapport à la photo, ce qui peut sembler étrange est que tout passe vraiment par l’objet. J’ai appris la photographie en Belgique : au départ, je n’aimais pas faire des photos, j’aimais les tirer et le laboratoire était mon prétexte pour prendre des images. Le sujet ne m’intéressait pas vraiment à l’époque. De même pour les livres, j’aimais tout mettre en page. C’est la conception de l’objet qui a toujours primé, je fais tout à l’envers !

J’ai très vite compris qu’à partir de la conception d’un ouvrage, sa forme permet d’avoir un discours complet et fini, à la différence d’une exposition. C’est un objet qui reste, il n’est pas éphémère et peut se diriger comme un film. Je construis des livres comme des films. Il s’agit à chaque fois d’un projet, avec un titre, une mise en page et un montage comme au cinéma. Je crois que pour moi, le livre résulte un peu de la frustration des films. Je fais donc des films à travers les livres.

L’autoédition est presque venue par hasard. Je devais être édité par plusieurs gros éditeurs, mais avec des contraintes qui me déplaisaient beaucoup, qu’elles soient financières ou qu’il s’agisse d’entrer dans des collections. Quand je mets moi-même un projet en forme, ça ne me dérange pas : c’est le cas de la collection Here & Now. Mais lorsque l’on m’impose « 36 pages, en format 15×18, etc.», ça ne m’intéresse pas. Ça peut être un jeu amusant, mais ne pas avoir la main sur l’ensemble me gêne. Pour des expositions, j’aime laisser les gens choisir l’accrochage qu’ils veulent, mais pour un livre j’ai vraiment besoin de maîtriser les choses. Mon premier ouvrage, consacré à Arras, devait être sponsorisé par la ville… Qui m’a lâché juste avant la parution ! C’est là que j’ai appris l’édition, sur le tas. Ça a plutôt bien fonctionné. J’ai donc continué, mais à but totalement non lucratif. Je cède les droits d’auteur de tous les ouvrages que je fais via GLC Editions, ce afin de pouvoir éditer de jeunes auteurs, qui en conséquence ne payent pas. Finalement, l’argent de mes livres finance les leurs. »

Le fonctionnement éditorial

« Nous recevons énormément de dossiers, presque trop, pratiquement quatre à cinq dossiers par semaine. Nous sommes quelques-uns dans le comité de lecture, par exemple Patrick Genty [1] qui m’accompagne dans ce festival et fait partie de l’association. Il faut savoir que j’ai créé une association, sous « l’effet Réponses Photo ». Je m’explique. À l’époque de la parution de l’article consacré à Just Click, j’ai reçu énormément de mails de personnes qui s’intéressaient à l’autoédition. Beaucoup souhaitaient connaître des détails sur le choix de l’imprimeur, comment procéder, etc. Je répondais à chaque fois, mais je n’en trouvais vraiment plus le temps au regard du nombre de sollicitations. Or, même si c’est une position compliquée, je préfère ne pas répondre plutôt que mal répondre…

Au vu de ces demandes, j’ai donc voulu créer cette association pour répondre à certains photographes qui m’accrochent, dont les images me plaisent beaucoup. Je les rappele pour leur proposer de faire un livre.

Nous avons aussi lancé des comités de lecture sur appels à candidature, il y en a déjà eu deux ou trois. Lorsque nous lançons ces appels, nous recevons 50 à 60 dossiers sur une période d’un mois, alors que nous n’en retenons que deux ou trois ! Nous n’avons pas les finances pour en retenir plus. La vente de mes ouvrages paye à 70 % la fabrication des autres, puis l’argent des ventes des jeunes auteurs abonde au pot commun, pour financer les ouvrages des autres également.

Ce fonctionnement collaboratif est précisé dès le départ. Vous ne mettez pas d’argent, j’offre des exemplaires en grand nombre pour vous permettre de les vendre et vous aurez la meilleure carte de visite du monde : un livre sur mesure. Mais il n’y aura pas de droits d’auteur. Étant donné qu’aucune compensation n’est demandée pour le travail réalisé sur les ouvrages, ce n’est pas une possibilité. Par contre, il n’y a aucune autre contrainte, pas d’exclusivité par exemple. Je les encourage justement à aller voir de gros éditeurs. Et s’ils sont contactés, tant mieux ! J’en suis ravi. Le but est vraiment de travailler sur le démarrage. Et ça semble fonctionner : sans que je puisse en dire plus, un de ces jeunes auteurs que j’ai en tête a été contacté par un gros éditeur allemand qui va finalement l’éditer, tandis que d’autres personnes commencent à avoir des contacts suite à leur première parution chez nous. Nous sommes donc contents de voir que ça marche.

Lorsque l’auteur me contacte, une fois que l’on décide de travailler ensemble, il vient à la maison et nous passons du temps ensemble pour tout concevoir, de A à Z. Nous définissons le format, le nombre de pages, le papier : tout est fait pour que ce soit un objet qui lui plaise. Un premier livre, c’est important, comme une naissance. Cela doit vraiment lui correspondre à 100 %. »

La narration et l’émotion

« De manière générale, je suis assez déstructuré, je vais dans tous les sens ! Je ne sais pas faire une seule chose, j’en mène toujours quatre ou cinq en même temps. Cela démarre dès le laboratoire: quand je développe, au lieu de trois bacs j’en utilise six, avec un jeu pour les mains et un jeu pour les pieds. Réellement ! Je gère toujours deux tirages en même temps. Et bien sûr, j’écoute de la musique conjointement. Je ne sais pas faire une seule chose à la fois. C’est le même principe que dans mes concerts, comme ce soir par exemple où je projetterai des images en même temps qu’il y aura du son, des voix et de la guitare. Bien sûr, parfois ça ne fonctionne pas. Ce n’est pas grave, c’est l’instant qui compte, l’émotion jusqu’au bout. J’aime apprendre sur le tas, je marche vraiment à l’émotion. Pour te donner un exemple, à l’époque où j’ai sorti un ouvrage sur les insomnies, The Camomille Project, je n’avais encore vu de David Lynch qu’Elephant Man, qui n’est d’ailleurs pas le plus caractéristique. Or tous les commentaires ont jugé que le projet portait sur Lynch ! Je n’en avais pas vu un seul des autres, pourtant. Évidemment je me suis plongé dans son œuvre sur deux jours. J’ai beaucoup de passions dans ce genre, c’est sans doute ce qui me stimule.

La narration, c’est compliqué. J’aime construire et déconstruire. Colorblind, une histoire d’amour, est mon ouvrage le plus narratif. Il raconte une vraie histoire, mais elle n’est pas limpide.

Certains l’analyseront d’une certaine manière, alors qu’il s’agit d’une projection de moi-même dans une personne à travers ce que l’on voit… C’est un peu farfelu. Ce sont essentiellement une suite de moments qui racontent une anecdote et un sentiment. Sur un livre de 40 pages, il y aura peut-être douze brèves histoires au final, qui se rencontrent dans une ambiance. Je fonctionne plutôt par ambiances. Just Click était un hommage à la bande dessinée. Take away emporte des images de Londres. Les petits cahiers (Here and Now) sont juste des carnets de voyage. Ils sont assez compliqués, parce que je les réalise sur un temps très strict. Mais dans tous les cas, je ne fais pas de photos s’il n’y a pas d’émotion. »

L’avenir du livre photographique

« Le public pour le livre en photographie s’élargit d’année en année. J’ai participé à de nombreuses foires photo ces derniers temps, je vais essayer de me rendre à celle de Londres bientôt, mais déjà à Paris il y avait un monde fou ! On pouvait à peine se déplacer. On voit apparaître de plus en plus de livres autoédités et d’éditeurs indépendants, underground. Ce sont les meilleurs livres. Il y a aussi beaucoup d’éditeurs indépendants, japonais ou anglais, Mack Books par exemple, qui osent des mises en page très novatrices, avec des reliures et des types de papier étonnants. Certains éditeurs historiques font du très bon travail, mais de plus en plus de grands noms disparaissent. Xavier Barral semble prendre le relais de Delpire, avec de très beaux livres que j’aime beaucoup. Des livres très bien imprimés, mais très chers également. La mise en page est peut-être parfois un peu classique : si les livres sont très qualitatifs et leurs contenus géniaux, j’aimerais parfois que la mise en page décolle un peu plus. Ce serait peut-être le seul reproche que je peux faire à des maisons comme celles-ci.

Plus on ira vers le livre d’artiste, plus il y aura du public. Les gens ont le sentiment d’acheter quelque chose qui a de la valeur. Et celui qui a permis ceci est Martin Parr, depuis qu’il a publié ses trois ouvrages. Les bouquins ont pris une cote suite à ces parutions. Pour qu’un livre prenne une cote, c’est assez simple : soit il faut qu’un mec comme Martin Parr en parle, soit que le photographe meure. Et si le photographe est mort et que Martin Parr en parle, il n’y a même plus de bouquins à vendre ! De manière générale, la photo intéresse évidemment beaucoup les collectionneurs. Bien sûr, une partie de cette clientèle est cynique, peu intéressée par le livre lui-même, elle achète pour revendre. On trouve aussi des acheteurs qui ciblent leurs acquisitions dans le sueul but de spéculer dessus. Pour en revenir aux livres, de mon côté je préfère créer des livres abordables et qui se baladent.

Bernard Plossu a eu cette phrase : « je fais des livres de petit format pour qu’on puisse facilement les voler ». Bien sûr, ce n’est pas à prendre au pied de la lettre ! Mais il a raison. Il faut les rendre accessibles.

De beaux livres à 80 ou 100 euros, c’est compliqué. Et pourtant, faire un livre représente un tel investissement que je comprends aussi ce prix, justifié de ce point de vue. »

Une photographie atmosphérique

« Je travaille essentiellement en reportage et quand je fais poser, je suis généralement assez gêné car j’ennuie quelqu’un pendant quelques heures. Je ne suis pas très directif, je suis conscient qu’on réalise beaucoup d’images qui ne servent à rien, disons que cela fait plaisir et que la personne se décontracte. Même si je sais très bien ce que je veux faire au final, car je ne garde qu’une ou deux images. La démarche consiste à tourner un peu autour, pour arriver à quelque chose. Souvent, ce que j’ai en tête s’apparente à des Haïku.

J’aime aussi quand il ne se passe rien mais qu’en même temps ce n’est pas ennuyeux. Je fais de la photographie atmosphérique, qui ne raconte pas grand-chose et pourtant tellement de choses.

Ma musique reflète cette même approche. Ambiante, elle décolle par moments tandis que d’autres restent très calmes. Aussi, dans les livres, je mets un point d’honneur à garder des images beaucoup plus faibles. Pour moi, un livre est comme un morceau de jazz. Il y a des chromatismes, il y a des notes faibles pour accentuer les notes fortes. On se dit que, tiens, celle-ci tombe un peu à plat et soudain, l’autre en est surélevée. Volontairement, je place des images qui ont toujours un rapport au livre mais qui nous captent moins, afin que l’on passe plus vite à la suivante. L’ouvrage permet ça. La mise en page recèle une force qu’ont les plans immobiles qui durent un peu au cinéma. On peut faire des images très petites que l’on regarde très longtemps, ou des images en grand sur lesquelles les gens passeront vite. Ou encore, alterner page de gauche et page de droite selon le mode de lecture européen. Et d’autres choses encore. L’émotion est à la fois dans l’image et dans la manière de la montrer. Par le biais du livre, on peut vraiment canaliser l’émotion des gens en lien avec le format de l’image et celui du livre. »

Gérer le temps entre commandes et reportages

« Je peux partir en reportage sur un choix personnel ou lors d’une commande. Comme je te l’ai dit, je fais beaucoup de choses en même temps. Ma pratique personnelle est longtemps restée de côté, parce que je menais énormément d’ateliers scolaires et sociaux. Je travaille dans beaucoup de zones « culturellement désertées ». Je réalise aussi des créations pour des centres sociaux et médicaux, ou simplement avec des gens en difficulté. Je travaille sur des thématiques toutes simples, je leur apprends la photo, on fait des photos ensemble, parfois pour travailler l’estime de soi également et l’on essaie d’aboutir à un petit livre et une expo. Le but est que leur travail soit mis en avant, manifester qu’ils font des choses tout à fait intéressantes et montrer à leurs voisins, parfois dans le quartier, que ce ne sont pas des gaillards méchants, qu’ils peuvent produire des choses fantastiques. Cela demande du temps et de l’énergie. Je suis également enseignant dans une école de design et communication à Lille. Je réalise aussi également des commandes, par exemple de la part d’une ville comme Denain actuellement, encore dans le cadre du social puisqu’il s’agit de photographier la ville et ses évolutions pendant plusieurs années, autour des habitants.

Ma pratique est donc liée à ces multiples engagements : quand je n’en ai pas le temps, je travaille dans le train et dans toutes les villes où je me rends. Il n’y a pas besoin d’aller très loin pour faire des photos de toute façon : être dans la rue, en rentrant chez soi ; à Denain ; à Lille ou à Paris… Là où le train me porte. Je l’emprunte tout de même jusqu’à 30 fois par semaine ! J’essaie aussi de m’organiser un voyage une fois par mois. La destination reste logiquement assez proche : Amsterdam, Rotterdam, Londres, Brighton bientôt, parfois l’Italie, Bordeaux… Je ne m’y rends alors que pour la photo. Je pars avec mes appareils et je ne fais que cela. En général, comme je n’ai pas beaucoup de temps libre, je pars sur deux à trois jours. Et bien sûr, à côté, je gère le boulot d’édition et de rédaction, par exemple l’écriture de livres pour Eyrolles, très prenante en ce moment. »

La photo de rue : un livre imminent

« Ce nouvel ouvrage est prévu d’ici quelques semaines. Il y a peu de livres français sur la photo de rue, à ma connaissance. Beaucoup ont été traduits, sur des démarches différentes. J’ai pas mal de points communs et de points d’accord avec celui de David Gibson que tu évoques, paru assez récemment. J’avais heureusement travaillé sur le contenu et le plan de mon ouvrage avant de le lire, pour éviter toute influence ! Nous avons aussi des approches très différentes sur certains points. Mon idée était d’écrire un guide sur la photo de rue qui explique ce dont il s’agit, ce que l’on cherche à faire, ce que l’on veut montrer et comment le montrer, notamment compte-tenu du droit à l’image. Ce dernier point est finalement une fausse question : il dépend des législations de chaque pays, de ce que l’on fait des images, ainsi que de la chance que tu as pour une bonne part !

Ce livre sera aussi un guide pour aider les gens sur la technique et le matériel. Il montrera par exemple que l’on peut pratiquer la photo de rue avec un jetable comme avec un Leica, sans problème. Il détaillera les réglages de base, qui servent à faire des photos dans toutes les circonstances, ou comment travailler selon la lumière et la période de la journée –en ce, nuit comprise… Finalement, il désacralisera le mythe de la photo de rue. Même si l’ouvrage conseille des choses en argentique, puisque je suis assez puriste là-dessus, il vise surtout à décomplexer les gens vis-à-vis de la démarche. Un peu comme le premier livre paru chez Eyrolles à propos de l’édition, il sera le « couteau suisse » de la photo de rue. Il comprendra des exercices pour que les gens puissent progresser étape par étape et toute une part sera consacrée à la manière de préparer un voyage consacré à sa propre photographie : gérer son matériel à l’hôtel, traiter ses photos dès le soir, diffuser sur les réseaux sociaux. Couleur autant que noir et blanc seront bien sûr concernés. Si je pratique beaucoup le noir et blanc, comme de nombreux photographes de rue, je n’ai rien contre la couleur, loin de là ! J’évoque aussi le téléphone portable, un bon outil… Lorsqu’il est bien utilisé.

Ce qui m’intéresse essentiellement est d’expliquer la place du photographe au cœur de l’image. Ses photographies ne sont jamais qu’un simple témoignage : je pense qu’il s’agit aussi de se trouver soi-même parmi les gens. L’on erre pour se trouver. On vit ses rencontres pour s’affirmer, affronter une certaine peur que l’on essaie tous de dépasser. La photographie est presque une philosophie, de ce point de vue.

Tout ceci sera abordé dans un style souple et très accessible. »

Visites d’expositions

«  Récemment ? Bernard Plossu pour Italie et Garry Winogrand, à Charleroi. Concernant les débats autour des images de ce dernier, je pense qu’il faut calmer le jeu. Il a sans doute été connu à travers trop d’images emblématiques, ce qui fait que l’on a du mal à accepter d’autres images. L’exposition montre sans doute des choses contestables, des images qu’on pourrait ne pas dévoiler, mais je trouve intéressant parfois de découvrir comme des planches-contact déployées.

Cartier-Bresson disait qu’il ne faut pas montrer les épluchures. Je trouve au contraire ces épluchures intéressantes, elles sont émouvantes vis-à-vis de l’artiste. On voit ce qu’il a voulu faire et parfois même ce qui est moins fort, mais qui signe quand même une personnalité.

Winogrand n’est sans doute pas mon photographe préféré pour ce qui est des femmes dans la rue, il n’est pas toujours délicat, mais ça reste une belle exposition. De manière générale, les gens aiment bien les polémiques… mieux vaut retenir tout le reste. C’était un bon photographe de rue. Je vais essayer d’aller voir prochainement Harry Gruyaert à la MEP. L’exposition a l’air géniale et le livre est superbe. Au passage, imprimé sur le même papier que Colorblind, ce qui m’a permis de voir que la couleur passe très bien dessus. L’ouvrage est vraiment très réussi. »

Ses auteurs de coeur

« C’est une question très difficile ! Lorsque je donne des cours, avec une trentaine d’élèves, j’en conseille toujours au moins trois ou quatre différents par élève. Si je devais n’évoquer que ceux qui me touchent le plus, je commencerai encore et toujours par Bernard Plossu, car c’est tout simplement mon meilleur ami en photographie et parce qu’il a énormément bouleversé les choses. Robert Frank, Sergio Larrain, Saul Leiter. Fred Herzog, que je trouve gigantesque en photo de rue couleur. Gothard Schuh, que j’aime aussi. Ceux-là, ce sont vraiment mon groupe de coeur. Et quelqu’un que j’allais oublier : Ed Van Der Elsken, un photographe des Pays-Bas que j’adore, énorme. Lorsque je travaillais sur Colorblind, un ami m’en a parlé en me disant qu’il s’agissait du même grain. Je m’y suis replongé et c’est très vrai. J’ajouterais aussi Erwin Olaf, pour ses climats. Ensuite, je me dirigerais vers les japonais. J’aime bien sûr Moriyama, mais pas tout, il faut puiser dans les bons travaux.

Allez surtout voir des films. La Nouvelle Vague ! Alphaville, A bout de souffle, le petit soldat, Paris vu par…, ce film de trois auteurs absolument génial. Mettez sur pause des images au hasard, aussi. Dans les photographes j’aime le plus, il aurait peut-être aussi Wes Anderson, qui est certes un cinéaste mais avec lequel vous pouvez mettre sur pause justement : vous avez toujours une photo. La culture cinématographique est très importante. Cherchez des images et mélangez, mettez tout en commun. »

[1] Vous en apprendrez un peu plus sur lui juste ici.

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