Rencontrée lors du festival Pose Partage 2015, Barbara Rhumel exposait pour la première fois sa série Rêveries évaporées. Sa conférence s’éloignera partiellement de ce work in progress pour analyser sa nouvelle vie professionnelle de photographe épanouie, ses conditions de possibilité surtout : comment survivre et vivre de sa passion ? Avec deux points essentiels : faire preuve d’exigence envers soi et consacrer un temps conséquent à l’editing, non moins exigeant. Nous aurons ensuite le temps d’un entretien en aparté, ici croisé avec cette conférence enthousiaste, autour de la psychologie d’un changement de vie majeur. Si vous êtes de ceux qui aiment découvrir des parcours racontés en première personne, cet article est pour vous !

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De déclics en déclics

« Par où commencer ? De nombreux déclics m’ont amené à ce point précis. Autour de moi, je regardais les gens courir dans tous les sens. J’analysais ma vie depuis un certain temps. J’ai réalisé que je courais comme eux, alors même que je me demandais dans quel but. Comme s’ils n’étaient connectés ni au monde ni à eux-mêmes, vivant dans une forme d’automatisme selon un schéma préétabli. J’ai moi-même vécu selon ce schéma, très carriériste : je pensais que la réussite sociale ferait de moi quelqu’un d’heureux. Mais quand j’ai atteint ce que je visais, une fois cadre à Genève, j’ai compris que ce n’était pas du tout le cas. Lorsqu’on réalise que le point où l’on était censé être le plus heureux est celui où l’on est le plus malheureux, il y a une erreur quelque part. L’on n’a pas pris le bon chemin, en tout cas pas le sien. Bien sûr, si on y réfléchit, peut-être que si je n’avais jamais obtenu ce poste de cadre, je serais encore en train de courir après ? J’étais une acharnée, je faisais des séjours à l’étranger pour parfaire mon CV, je ne comptais pas les heures, mon boulot passait avant tout. Comme la photographie aujourd’hui, finalement.

Parallèlement, à peu près au même moment, j’ai justement découvert la photographie. Du jour au j’ai appuyé sur un déclencheur, j’ai su que cela changerait toute ma vie. J’ai donc travaillé encore et encore pour atteindre un niveau correct rapidement, cela m’obsédait en permanence. Enfin, j’ai fait un trek avec Alexandre Deschaumes, ce grand photographe de paysages. Il a sauté le pas depuis dix ans, il incite les gens à suivre leur voie et leur inspiration. Discuter avec lui pendant dix jours, dans un cadre aussi dépaysant, quand le monde n’a plus d’importance et que ce qui compte est ce que l’on souhaite pour soi, ce que l’on est… ce fut le dernier déclic. De retour en Islande, je ne voulais plus revenir à ma vie professionnelle d’alors.

N’y a-t-il rien de plus triste que d’arriver à Charles De Gaulle et de déprimer à l’idée de reprendre son quotidien ? J’ai décidé de changer. Comme cette décision n’était pas partagée à l’époque, je me suis séparée de mon compagnon. J’ai acheté un chalet dans les alpages et j’ai démissionné trois mois plus tard. Financièrement, même si bien sûr j’ai acheté le chalet en parallèle, je pense qu’il m’aurait suffi de 10 000 €. Entre cet achat et les travaux, c’est la somme qu’il me restait pour le lancement. Ce n’est pas si énorme. Les conditions étaient simplement plus contraignantes pour moi, parce que je n’envisageais pas ce changement de vie sans vivre à la montagne. J’aurais peut-être pu louer le chalet… Mais les économies avaient aussi été prévues depuis longtemps pour devenir propriétaire. Quand on y pense, donc, 10 000 €, ça n’est tout de même pas extrême, même s’il m’a fallu revendre tout ce que j’avais et qui avait un peu de valeur, ce dont je n’avais plus besoin, pour pouvoir me lancer. »

Vivre de sa passion : une gageure ?

Lors des questions-réponses en conférence, plusieurs témoignages relèveront la difficulté de ne vivre que d’une « photo que l’on aime », la nécessité corrélée d’accepter des travaux alimentaires. La démarche commerciale sera aussi l’un des points d’intérêt. La réponse de Barbara mérite d’être reprise, pour l’épanouissement du photographe qui va de pair.

« Lorsqu’on fait ce que l’on aime, communication et publicité sont presque inutiles, parce que l’on s’applique tellement à faire quelque chose de réussi que les clients sont nécessairement contents. Aussi parlent-ils de vous autour d’eux. L’essentiel de ma clientèle provient du bouche-à-oreille, avec une petite part via Facebook ».

Le budget pour se lancer sera bien sûr réduit lorsque l’investissement en matériel a déjà été effectué préalablement, ce qui souvent le cas des amateurs passionnés. Mais l’amortissement doit également être pris en compte pour le renouvellement du matériel, savoir établir un budget puis, peu à peu, épargner pour y parvenir. Une saine gestion passe par l’anticipation. Quant à réduire ses besoins à l’essentiel, il est évident que l’opportunité d’un métier précédent rémunérateur favorise la possibilité de franchir le pas. Une fois en activité professionnelle comme photographe, elle suggère aussi de se contenter de ce dont on dispose, sans plus courir après l’achat de matériel. C’est là, dans une certaine mesure, une contrainte créative. Fini le « syndrome d’acquisition du matériel » (le « GAS » des anglophones) ! Il faut tenir ses comptes pour vivre.

Pour Barbara, l’idée est de disposer d’une épargne suffisante pour vivre une année entière. Les six premiers mois ont été essentiellement financés par ses économies. Il ne faut cependant pas négliger les aides existantes à la création d’entreprise, particulièrement suite à un licenciement qui pourrait être négocié avec un employeur. Elles peuvent s’élever jusqu’à 10 ou 15 000 € dans l’exemple qui nous occupe. Le tournant se situe souvent au cours ou à l’issue d’une deuxième année : si la balance budgétaire ne s’équilibre pas, revenir à une situation professionnelle mieux adaptée semble indiqué. Modeste, elle ajoute tout de même que son propre bilan serait à faire d’ici dix ans, ce qu’elle espère pouvoir raconter…

Laisser mûrir les choses

« J’ai eu mon premier appareil reflex numérique en 2010. Dès le premier soir, je n’arrivais pas à dormir car je voulais comprendre toute la notice. J’ai réalisé qu’il me faudrait plus d’une nuit… et je n’ai plus lâché le morceau depuis. Je savais déjà que cela changerait les choses pour moi. Un an plus tard, j’ai commencé à me demander comment faire pour que cela puisse devenir le centre de ma vie. Je n’en parlais pas vraiment à mon entourage, car je pensais moi-même que c’était assez fou. J’essayais donc de tempérer mes élans, tandis que beaucoup me disaient que c’était effectivement de la folie. J’ai heureusement reçu un soutien familial, même si quand j’ai lancé le projet, acheté un chalet et démissionné, cela pouvait faire un peu peur ! »

Se lancer n’était pas affaire d’improvisation pour autant, même dans un domaine ciblé. L’amateur passionné a souvent derrière lui une certaine pratique et, pour être tout à fait réaliste d’après Barbara, devrait s’efforcer de travailler avec la plus haute exigence pendant une longue période, viser les photographies les plus qualitatives possibles, avant de devenir professionnel. Cette attitude permet d’y associer une exigence tarifaire importante, gage d’une prestation dont on se donne les moyens et le temps, afin qu’il s’en dégage des images de bon voire très bon niveau.

En se préparant au mieux à viser l’excellence, il devient possible de se positionner sur un créneau plus haut dans les tarifs pratiqués, pour garantir en retour aux clients une disponibilité en temps qui renforce réciproquement cette possibilité de viser l’excellence. Ce positionnement est également développé dans le livre de Christophe Flers. Tous deux soulignent l’illusion consistant à démarrer avec des tarifs trop bas pour les augmenter progressivement : soit cette progressivité sera vraiment très étirée dans le temps et ce sera une gageure de viser un travail de grande qualité tout en enchaînant des séances peu rémunérées ; soit les clients manqueront, car vos tarifs auront franchi un seuil trop brusquement au regard des séances précédentes[1]. C’est enfin se garantir, du point de vue du photographe, la réalisation de travaux qui le satisfassent également.

« J’ai même poussé le vice un cran plus loin, puisqu’en changeant d’activité, j’ai également changé de région : depuis le Jura vers la Haute-Savoie. J’ai donc dû recréer quasi entièrement mon flux de clients ! […] Je disposais d’une formation de base en gestion hôtelière. Pour moi, il donc instinctif de réfléchir à un but et à la manière d’y parvenir. L’objectif de ce changement de vie n’était pas commercial, puisque mon idée n’était pas de « faire de l’argent » : si demain, on me proposait 15 séances par mois, je n’accepterais pas car ce n’est pas ce que je cherche. Je veux gagner plus de temps libre et de liberté. Mais bien sûr, il y a une stratégie et un plan à mettre en oeuvre pour atteindre ce but, sans quoi cela n’est pas possible. Il faut que le projet soit viable, avoir réfléchi un peu à l’avance tout de même. Il faut avoir un minimum les pieds sur terre. »

L’autre carte qui est la sienne, qu’elle joue à raison de deux à trois séances maximum par semaine, est en effet celle de la photographie en famille. Elle se déplace au domicile : là aussi, la réduction des dépenses est évidente, puisque Barbara procède sans studio photo fixe. Au vu de la concurrence locale, la question d’une baisse tarifaire s’est posée. Mais c’eût été négocié également à la baisse le temps passé auprès des parents et des enfants, le temps de traitement des images, et enchaîner des séances plus fréquemment ; soit, le contraire de ce qu’elle recherchait en se lançant dans cette nouvelle vie. Passer une journée entière auprès d’une famille, s’imprégner d’une atmosphère, vivre un moment de convivialité : tels sont les ressorts de ce métier pour elle, il n’était donc pas question de revenir là-dessus.

D’où l’importance d’être capable de réaliser des travaux de haute qualité lorsque l’on décide de fixer ses tarifs. Cela justifie de pouvoir « se contenter » de deux séances par semaine, de prendre le temps sur place pour trouver le nourrisson bien disposé et de se garantir une liberté qui serait sinon sacrifiée dans une recherche de profits plus importants. Identifier ce créneau que l’on vise d’emblée, au moment de se lancer, est une condition préalable de la réussite. Il s’agit d’une des conditions d’épanouissement du photographe, l’horizon privilégié par Barbara. Au passage, un livre consacré à la photographie de nouveau-nés est peut-être en projet, mais chut ! Tout ceci est encore en gestation…

Découvrir le territoire

« Cela faisait sept ans que je vivais dans le Jura, mais pas en altitude. J’étais à 800 m, ce qui n’est pas très haut. Lorsque j’ai découvert la photo, j’ai été appelée par la montagne, que je ne pratiquais pas du tout auparavant. J’ai également compris assez tôt qu’il me faudrait être au sommet : je montais donc dans les hauteurs. Et j’ai tout aussi vite réalisé que si l’on n’est pas là au lever du soleil, les photos ne seront pas bonnes. Donc rapidement, j’ai commencé mes photos de nuit, à 4h00 du matin avec une lampe frontale, pour y être. C’est au travers de la photo que j’ai appris la montagne, qui m’est devenue une seconde nature. Je ne pourrais plus vivre sans elle. Mes voyages à titre personnel sont toujours des treks, des bivouacs ou des randonnées en montagne. »

Le choix du registre photographique dans laquelle on s’inscrit, plus ou moins spécifique, entre en relation avec le lieu géographique que l’on choisit pour exercer. Plus la concurrence est importante et les occasions, multiples mais également cibles d’autres collègues, moins la possibilité de se créer des opportunités uniques de pratiquer une photographie qui passionne semble évidente. De ce point de vue, le choix de s’installer dans un chalet au cœur des alpages a été une décision clé dans le parcours de Barbara. L’un des enjeux était aussi de réussir à diminuer ses dépenses en déplaçant son activité dans un territoire où les principaux postes de la vie quotidienne seraient réduits.

Rêveries évaporées, série en devenir

Pour en venir à cette première exposition, celle-ci se fait autour d’une série démarrée depuis un an, sur laquelle elle travaille encore. Seules 12 images lui conviennent en effet à ce jour. Le ratio mérite d’être précisé: dix à quinze sorties en montagne pour une seule photo intégrée à cet ensemble… Barbara cite pour illustration Alexandre Deschaumes, dont le portfolio l’impressionne, qui ne commence pourtant à penser au livre qu’aujourd’hui. Il ne s’agirait pas de faire un livre pour le livre lui-même, mais de disposer d’un contenu qui en vaille la peine. Si la sélection des images se veut exigeante, où l’image retenue émerge parfois jusqu’à trois mois après une sortie, il lui arrive aussi de savoir dès la prise de vue que l’une d’entre elles sera la bonne. Tout comme une période de deux mois s’écoule parfois sans voir aucune photographie retenue.

Son travail sur le terrain se fait rarement au trépied, quitte à monter très haut dans les ISO, en particulier lorsque la nuit tombe. C’est le cas par exemple de la photographie qui a été retenue pour l’affiche du festival 2015. Nombre des photographies de cette série ont été prises juste après la pluie, lorsqu’elle commence à se disperser. Quelques minutes après qu’une averse s’arrête, le temps lui paraît souvent idéal. Il s’agit donc d’être attentive à la météo et, lorsqu’est prévue une journée de pluie avec éclaircies en fin de journée, le créneau pour une sortie s’annonce. Ce type de météo se révèle souvent parfait. Si la lumière est intéressante, il faut encore trouver un sujet, qui n’est pas toujours disponible. Après plusieurs mois sans clichés satisfaisants, il lui arrive pourtant d’être sur le versant d’un massif, d’obtenir une photo extraordinaire puis, passant de l’autre côté dans la foulée, d’en obtenir une autre tout aussi impressionnante… Les conditions météorologiques et la lumière sont donc essentielles. Concernant le travail de développement, elle ne recourt pas au montage, mais admet volontiers travailler la texture de ses images, particulièrement dans les zones nuageuses ou sur certaines zones montagneuses. Les jeux de calques sont assez fréquents pour permettre d’adoucir ou au contraire renforcer certaines zones lumineuses. A l’inverse, il n’est pas rare non plus qu’il suffise d’ajuster subtilement contraste et lumière, tant les scènes elles-mêmes sont abouties.

« Il est beaucoup trop tôt pour que j’écrive un livre sur la série Rêveries Evaporées. On ne fait pas un livre avec une série de douze images. J’ai déjà réfléchi à quelque chose qui mêlerait écriture et photographie, certaines photographies représentant très justement mes idées philosophiques, à partir desquelles je pourrais parler des heures, mais j’ai très peu de photographies comme celles-ci. »

Aujourd’hui

« Ce qui me plait, c’est ma liberté, faire réellement ce qui m’appelle. Suivre mon intuition constamment, suivre « mes tripes ». Je parle beaucoup de vagues et d’inspiration, parce c’est ce qui m’appelle sur les paysages. C’est ce pourquoi je me concentre là-dessus depuis un an. Aujourd’hui, je me sens peut-être appelée un peu plus par les photos de nourrisson à nouveau, mais je ne me force plus à rien. Je fais ce que j’aime tout le temps. Je pense que ce fonctionnement ne peut que marcher, car tu t’appliques à bien faire les choses. »

D’autres photographes et quelques rêves

« Nous sommes beaucoup de photographes de montagne, dont plusieurs m’inspirent. Des vidéastes également, par exemple Mathieu Le Lay qui a réalisé le film sur Alexandre Deschaumes. Lui-même est un grand voyageur, un grand solitaire qui a beaucoup de talent. Xavier Jamonet, paysagiste humble et pourtant très talentueux. Et bien sûr Vincent Munier, qui me fascine pour son acharnement, ses expéditions en milieu extrême. Ce sont peut-être plus encore ses expéditions d’ailleurs que ses photos, même si je les admire, qui m’impressionnent. Son courage de partir 60 jours en Antarctique pour photographier le loup, seul… J’aimerais réussir un jour à partir seule en expédition dans ces conditions, dans un milieu aussi dépouillé que la banquise. Il faut une sacrée force de caractère.

J’essaye de me tester de plus en plus dans des situations extrêmes, à ma mesure, pour réaliser ce rêve. C’est véritablement l’expérience personnelle et cette force de lutter contre soi-même qui me motiverait, plus encore que les photos. Dans l’idéal, je partirais six mois en autarcie, en solitude totale, dans un pays difficile comme la Sibérie par exemple ou l’Alaska. Je ne sais pas si j’en serai capable un jour ! Peut-être d’ailleurs que l’envie me passera… Mais si aujourd’hui je parvenais à le faire, je ne sais pas quelle étape suivrait. Que faire ensuite ? Sans doute, recommencer !

Depuis que j’ai changé de vie, je développe mon rapport aux arts. Je n’étais pas du tout quelqu’un d’artistique précédemment. Je découvre peu à peu cette fibre chez moi, j’essaie d’aller au bout, l’art comme introspection. C’est sans doute ce qui me fascine dans les voyages en solitaire. J’ai par exemple commencé le piano et je m’essaye à l’écriture. Mais je n’arrive pas à écrire si je ne suis pas complètement seule. Donc, partir six mois dans une expédition, ce serait sans doute dans le but d’écrire un livre là-bas. Peut-être une idée pour la suite… Mais c’est plutôt de l’ordre du rêve que du projet pour l’instant. »

Le mot de la fin… et les prochains mois

« Faire ce qu’on aime le plus possible, ne pas en avoir peur et dans le pire des cas, même si l’on se plante, qu’est-ce qu’on risque ? C’est évidemment plus facile lorsque l’on est seul, sans la responsabilité d’une famille par exemple. Il faut au moins essayer, je crois. Pour ma part, même s’il me fallait reprendre une autre activité un jour pour survivre quelques mois de plus, l’année écoulée aura été la plus belle de ma vie. J’ai vécu des moments extraordinaires, j’ai réalisé tous mes rêves, cette année valait tous les sacrifices. J’espère que cela continuera encore longtemps. »

De retour de son voyage en cours, Barbara Rhumel exposera en mai à Hauteville, dans l’Ain, un festival nature dont Michel d’Oultremont est le parrain, puis à Bar en septembre.

[1] Une autre source encore sur la même question juste ici.

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