Tandis que tous les regards se tournent actuellement vers l’exposition fleuve consacrée à Henri Cartier-Bresson, le Jeu de Paume propose une présentation très complète de l’œuvre de Robert Adams, depuis le milieu des années 60 jusqu’à récemment. Ce photographe, réputé pour son approche intègre de l’Ouest américain et de ses transformations, mène une réflexion sur l’approche du paysage qui interpelle autant qu’elle émeut. Entre filiation avec les grands maîtres américains du paysage, émotion et écologie contemporaine, il y a là du grain à moudre pour nourrir votre approche de la photographie paysagiste. Ne la laissez surtout pas de côté si vous avez l’occasion d’un séjour parisien.

 Colorado Springs, Colorado 1969Colorado Springs, Colorado 1969 © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Ce photographe étonne d’abord par son parcours, finalement peu académique. La qualité de ses images, en termes de composition autant que de tirage, pourrait en effet lui valoir ce qualificatif, ici avec une connotation très positive. En effet, il s’inscrit dans une lignée qui, parmi ses prédécesseurs, compte notamment son illustre homonyme, Ansel Adams. L’application dans le choix des sujets, la rigueur dans l’obtention de tirages parfaitement exposés et restituant des tonalités exactement positionnées, afin de rendre justice aux nuances des espaces photographiés, associent à l’évidence les deux hommes. Pourtant, les références de Robert Adams et son traitement des mêmes  attendus, le Beau et le Vrai, différent. L’homme entame une carrière d’universitaire, enseignant en littérature anglaise. Nombre de références à la poésie et la littérature en témoignent dans ses écrits. Je reviendrai à l’occasion sur l’un d’eux, Essais sur le beau en photographie. Il débute aussi comme de nombreux amateurs, parcourant ses contrées le reflex en main, découvre l’intérêt du medium pour s’exprimer sur ce qu’il voit. L’affaire devient tout à fait sérieuse : il s’éloigne peu à peu de l’enseignement pour entrer tout à fait dans une carrière artistique, après que ses premiers travaux aient été reconnus d’importance, aux yeux du célèbre John Szarkowski. Le chemin pourtant n’a pas été sans embûches. La constance avec laquelle Adams s’est appliqué à développer une approche de terres et de paysages qui lui étaient chers, au regard de la transformation des écosystèmes qu’ils abritent, êtres humains compris, n’est sans doute pas pour rien dans la reconnaissance gagnée peu à peu.

Eden, Colorado 1968Eden, Colorado 1968 © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

Autre particularité, l’exposition sur cimaise n’est pas un format privilégié pour Adams. Lui a plus souvent visé la publication de ses travaux sous forme de livres. Il défend cet objet pour sa beauté et sa qualité matérielle, autant que pour la manière dont il conduit la pensée au cours d’une série. A la fois visée et produit, le livre offrirait mieux que d’autres supports cette possibilité de circonscrire un projet, tout en lui offrant une consistance durable… Ce qui n’est pas un moindre avantage, pour un processus temporel toujours plus ou moins éphémère. De la quarantaine d’ouvrages qu’il a ainsi publiés, plusieurs sont présentés sous vitrine pour accompagner la visite. Les images qui en sont extraites apparaissent aux murs, plusieurs à chaque fois, de telle manière qu’aucune n’est séparée de celles qui forment avec elle leur contexte originel.

Pikes Peak, Colorado Springs, Colorado 1969Pikes Peak, Colorado Springs, Colorado 1969 © Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York

L’exposition permet ainsi de mieux prendre conscience des lignes de force tracées au long d’une carrière. La finesse et la subtilité des tirages se remarque d’emblée. Beaucoup de cadrages frontaux, le choix d’une approche du paysage qui se veut toujours en lien avec l’activité humaine, peuvent sembler témoigner d’une neutralité minimaliste. Il faut aller se laisser imprégner de la continuité des différentes séries, celles en zones urbaines comme les images de troncs, de feuilles et de peupliers. Il faut ainsi considérer avec un égal intérêt ce qui pourrait paraître disparate. Il faut accepter de s’ouvrir à l’idée que les sélections d’images naissent d’un regard déterminé. Puis enfin, il faut lire l’auteur, pour saisir qu’il n’y a rien de neutre dans ses choix. Des valeurs y sont tout à fait affirmées et défendues avec constance. On y trouve notamment une caractéristique essentielle : ces photographies dessinent les endroits où Robert Adams, comme d’autres, a lui-même habité ou habite encore. Il invite à prendre conscience que nous devons vivre au sein de ces paysages, quel que soit l’état dans lequel nous les aurons laissés depuis leur legs par la Nature, aussi éloignés soient-ils désormais d’une vision idyllique que nous aimerions en conserver. Une attitude que chacun, photographes compris, peut faire sienne pour poser un regard différent sur ces lieux « où nous vivons », dans toutes leurs dimensions.

Robert Adams, L’endroit où nous vivons | Exposition visible au Jeu de Paume jusqu’au 18 mai 2014.

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