A guère plus d’une semaine de la fin d’une exposition au Jeu de Paume largement plébiscitée, poser quelques lignes autour d’un photographe dont beaucoup ont commenté la carrière, le travail, l’évolution et, pour certains, le déclin sur les dernières années, les choix entérinés par d’autres de tirer les images de pellicules qu’il n’avait jamais vu lui-même sous l’agrandisseur, serait présomptueux si je prétendais à l’exhaustivité, à l’érudition ou au scoop –sait-on jamais, quoique cela puisse bien vouloir dire 30 ans après sa mort. Si tu es, lecteur, passionné de photographie et plus : aficionado de la photo de rue, ce genre ou l’essence même de la photographie selon la philosophie de chacun, tu es très certainement déjà au fait des moindres détails relatifs à la vie et l’oeuvre de ce photographe exponentiel -si l’on en juge par la quantité de pellicules qu’il n’avait donc, pour le répéter, même plus le temps d’étudier lui-même. Ce qui était d’ailleurs un choix de plutôt privilégier le déclenchement et la pratique « sur le terrain ». Que peut-on tirer d’un tel héritage le photographe de l’ère numérique ? Je passe assez vite sur l’idée qu’il suffirait simplement de revenir à l’argentique, il n’est pas question de s’en contenter. Que faire de Winogrand et d’une telle exposition ?

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Peut-être commencer par s’arrêter sur quelques images, pas les plus commentées ni les plus célèbres sans doute, mais celles qui touchent et frappent le cœur ou à l’esprit. 1961, New York : trois acteurs, quatre pieds et leurs ombres qui disent tellement plus. Cette cigarette, la bretelle d’un sac, ce peu de chose qui sembleraient des détails et qui font pourtant le sens de l’image, par la grâce d’un cadrage qui tranche dans le réel pour justement transformer ces détails en éléments essentiels.

New York, 1950. Il ne s’agit que du simple découpage de silhouettes, pourtant comme une ombre chinoise parfaitement maîtrisée, s’y dessine tout juste ce qu’il faut d’arrêtes pour saisir l’habillement de chacune.

New York, la même année et l’attention amusée de cette « mannequin cabine » dans l’encoignure. Elle fixe du coin de l’oeil le propriétaire d’une ombre que nous devinons bien sûr être celle du photographe. Une femme parmi tant d’autres, saisies sur d’autres images, dont le regard biaisé et narquois défie celui d’un objectif impudique et fait l’image. Le sens du détail, à nouveau.

Avec Winogrand, les regards comptent, bien sûr. Des regards frontaux ou obliques, également courroucés souvent. Sont-ils de muets reproches ? Trace d’un dérangement, d’une intrusion ? Quel peut bien être le colloque singulier, de quelle nature est-il, celui que le photographe interrompt à l’aéroport de La Guardia (1968) ? Faut-il donc rompre avec la discrétion attendue d’un photographe qui virevolterait parmi les hommes pour mieux capter, avant de s’éclipser, un instant qui se voudrait  « décisif » ? Suivez mon regard…

Il y a aussi ce regard penaud, qui semble prendre le photographe pour témoin, ce gamin aux oreilles de Mickey dans une scène bien connue. Il suit sa mère, pour l’éternité, sur ce trottoir du Forest Lawn Cemetery de Los Angeles (1964). Encore un échange de coups d’œil, mais qui rappelle cette fois combien, dans la gamme des émotions, l’humour peut être un ressort puissant de la photographie. Et un clin d’œil au lecteur de l’image, toujours.

Quelques images parmi d’autres, donc, tellement d’autres. Et de cet ensemble, quelques tuyaux avec lesquels on ressort. La liberté d’un cadrage qui s’autorise le bancal, les horizons de guingois, les portions d’une scène retaillée de manière à ce que sa géométrie en soit transformée par le prélèvement sélectif. Une manière aussi de savoir montrer l’interaction, la donner à voir suspendue, alors même qu’elle devrait par définition s’étendre sur la durée. Ce sont des opportunités que se donne le photographe de jouer avec la pluralité des personnes présentes dans la scène (ou sur celle-ci ?), dont peut-être on pourra retrouver la filiation dans des travaux plus récents.

Même s’il quitta la grosse pomme, la figure de Winogrand reste attachée à New York, photographe de ses turpitudes et son bruissement. Il nous renvoie cette question : comment travailler à montrer d’autres villes, d’autres lieux ? La trépidation n’est pas toujours celle de New York. Qu’est-ce qu’être le photographe d’une ville ? Peut-on, doit-on être celui d’autres espaces et comment les envisager ? A nous d’aller chercher au-delà de cet exemple, vers ce que chacun s’efforcerait de tirer de l’entremêlement ici manifeste entre l’oeuvre, le photographe et la ville.  Oui, c’est avec cette envie-là aussi que l’on quitte l’exposition phare.

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