Les Photaumnales sont de ces quelques rendez-vous que l’on s’efforce de ne jamais manquer, parfois bien après l’inauguration, mais toujours avec un plaisir et un entrain renouvelés. Difficile d’ailleurs de faire la fine bouche, tant la programmation, les lieux et les résidences ou ateliers organisés autour des expositions elles-mêmes participent d’un esprit de médiation culturelle et de mise au contact entre la photographie et ses publics, qui gagnent tout visiteur. Une entreprise d’autant plus ambitieuse, au bon sens du terme : engagée, qu’elle s’offre gratuitement. Cette année, ainsi que presse et réseaux sociaux l’ont amplement annoncé, c’est autour de la figure tutélaire d’Hippolyte Bayard que se construit la thématique déclinée. Ce local de l’étape, trop peu célébré dans l’histoire de la photographie (une question de timing), annonçait pourtant avant l’heure et non sans ironie l’autoportrait contemporain[1] et l’au-delà de la technique dans l’appropriation artistique du médium. Excusez du peu. Ainsi les amateurs autant que les curieux trouveront-ils dans l’édition 2015 bien des pistes à explorer, à la manière dont de jeunes ou plus anciens photographes se sont eux-mêmes empressés de les suivre. L’ensemble des travaux peut être partitionné en deux grandes tendances : l’hommage aux premiers émois photographiques, à travers le recours volontaires aux processus pour leurs desiderata, l’usage de ces mêmes processus originels au service d’un propos ; et l’expérimentation à travers le processus, générant via cette expérimentation un résultat qui en devient dès lors signifiant.

SUDRE© Jean-Pierre SUDRE, Paysage Matériographique. 1980

Du coté des hommages et de la filiation, commençons avec l’exposition consacrée aux « écots à l’écho[2] ». Le principe plus ou moins volontaire dont use Benoît LUISIÈRES, inscrivant son visage dans des photos récupérées où des étrangers apparaissaient, fonctionne à merveille. Le trouble s’installe –d’autant plus si l’on ignore la présentation de la série. La réalisation est soignée, et quoi que l’on en pense à titre personnel, le parti pris des photos collées à même le mur n’y nuit pas, cohérent avec cet intelligent travail de mise en abîme du statut de l’image et de son auteur. Parmi les autres photographes qui contribuent aux écots, une rapide mention du tryptique de Guillaume PRÉVOT et Cécile HARLEAUX. Cette dernière fut à la manœuvre du Projet Inside Out Amiens, on ne serait pas surpris d’entendre à nouveau parler d’elle dans les temps à venir et de futures collaborations…

TERRITOIRES-DEXPERIENCE_BORDIER© Muriel BORDIER, Territoires d’expériences.

Second focus de notre visite : les séries réalisées dans le cadre de la résidence bretonne Territoires d’Expériences. Voici sans aucun doute la partie la plus intéressante et stimulante de ce que nous avons pu découvrir du festival cette année. Dans le cadre d’un recours au collodion humide, point commun de toutes ces séries, chacun des auteurs[3] a su développer à sa manière un univers passionnant dans le cadre de ce projet. Pour ce qui est de recréer une histoire originale autour des figures saisies par un processus photographique lui-même rare, Israel ARIÑO et Muriel BORDIER sont sans doute ceux qui ont poussé le plus loin l’imagination. Quand le premier nous emmène par l’écrit dans le hors champ d’une image qui en tire un relief fantastique, les travestissements des habitants d’une commune bretonne orchestrés par la seconde font naître les Indiens perdus d’une contrée qui fascine. Entendons-nous bien : nous avons sans réserve apprécié tout autant les séries proposées par les autres auteurs. Bien que chacun de ses sujets soit saisi dans l’isolement d’une plaque individuelle, Cédric MARTIGNY continue son exploration des rapports entre l’action et les collectifs, ici sous une forme particulièrement aboutie dans sa maîtrise. Le travail de Marc LOYON et le rendu du collodion humide autour des communes de Chartres-de-Bretagne et Montfort-sur-Meu impressionne: gestion des flous et de la profondeur, focalisation de l’image, cette exploration d’un territoire et ses rencontres nous semblent presque apparaître en trois dimensions, avec cette douceur contrastée caractéristique du recours au collodion humide. Dans la même veine, avec une approche différente, le travail de Delphine DAUPHY propose, dans une distance humaine, un regard sur la ruralité qui s’inscrit également dans une filiation avec la photographie itinérante. Le territoire encore, l’interrogation de nos représentations de celui-ci par la manière de le représenter. Avec Pascal MIRANDE enfin, l’on ressent combien c’est l’objet-plaque même, au-delà de l’image qu’il porte, et les rapports entre les accidents photographiques liés au matériau et ses sujets que sont ces arbres tourmentés, qui font la force de travail accompli. Estampes autant que photographies, ces silhouettes crépusculaires qui semblent animées d’une vie obscure hanteront vos prochains rêves.

TERRITOIRES_DEXPERIENCES_MIRANDE© Pascal MIRANDE, Territoires d’expériences.

La série de Martin BECKA, Dubaï Transmutations, s’expose à quelques pas. On les accomplit dans une continuité parfaite. Elle se révèle l’une des plus sensibles, dans tous les sens du terme. La première émotion qu’elle suscite est en effet l’envie de caresser, de toucher les tirages sur papier salé (un geste évidemment impossible puisqu’ils sont sous verre). D’autres ont déjà écrit sur la rencontre entre le modus operandi de cet auteur en contraste avec la modernité de la ville concernée, cette belle série très justement remarquée doit être un autre incontournable de votre visite.

BECKA© Martin BECKA, Burj Dubai (Khalifa) construction, 2008,
série Dubai Transmutations

Mais au cours du festival, il est aussi question d’expérimentation à travers le processus, comme je l’évoquais plus haut. Dans cette veine, le travail de Jean-Pierre SUDRE sort amplement de l’ordinaire de la production photographique, puisqu’il revient aux bases mêmes du processus de cristallisation qui fait le sel de la création en la matière (oui, c’est un jeu de mots). Ses paysages matériographiques vous transporteront dans une réalité insoupçonnée, que l’ingéniosité de leur auteur a su cartographier. Prenez donc quelques minutes pour l’écouter également, grâce à la projection vidéo située à proximité des cimaises. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur l’intérêt de l’oeuvre unique (parmi d’autres sujets discutés) qui mérite qu’on s’y attarde. Autre manière d’explorer le processus, cette fois par l’immersion au cœur même du dispositif, la mise en scène des camera obscura –en version canette métallique ou spirale-, réalisée par Marja PIRILA et Petri NUUTINEN, réjouira tous les publics. Il n’est que de voir les adultes tenter de retenir leurs enfants, qui déjà s’éparpillent entre les fils où pendent les canettes, pour percevoir la dimension ludique de l’ensemble ! A tester, donc.

Ne partez pas sans musarder parmi la salle En chantier, que vous découvrirez en descendant la volée de marches sur la droite de l’accueil. Avec ce travail de mise en valeur du fonds photographique du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, dont les qualités esthétiques sont les plus manifestes dans les images d’Henri Salesse, ce ne sont pas de froides images de chantier, des curiosités historiques qui s’exposent, mais la vie dans ces lieux alors en reconstruction, une France d’après-guerre qui se relève peu à peu, à mesure que s’efface conjointement ses modèles sociaux d’alors, au prisme d’une modernité de toutes choses –ou du moins, prétendue telle. L’on pense immédiatement, dans un registre différent certes, aux grands reportages commandés par la Food and Drug Administration aux États-Unis ou plus récemment en France la mission de la DATAR. Bien que ce ne soit pas la documentation d’un territoire pour lui-même, mais l’œuvre urbanistique, qui soit au coeur du travail et que la nature des commandes diffère, ce fonds méritait d’être replacé dans la lignée de ces reportages historiquement mieux connus. Les négatifs originaux exposés valent le détour et je conclurai sur le très beau travail accompli par le laboratoire La Chambre Noire, déjà mentionné ici à l’occasion de l’expo Lartigue, qui réalise les tirages argentiques d’après ces mêmes négatifs d’époque.

Les Photaumnales vous attendent jusqu’au 29 novembre, un peu partout en Picardie. Pourquoi se retenir ?

[1] Avec tout ce que cette formulation lapidaire a d’anachronique si l’on s’y arrête, j’en conviens !

[2] En écho est le titre de l’édition 2015 des Photaumnales.

[3] Israel ARIÑO, Muriel BORDIER, Delphine DAUPHY, Marc LOYON, Pascal MIRANDE et Cédric MARTIGNY -que nous avions eu le plaisir de rencontrer lors de l’édition 2011.

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