L’on croit connaître un territoire et d’autres vous le révèlent.

L’espace Séraphine Louis est un écrin photographique qui se mérite, qu’il faut aller débusquer dans le cœur historique de Clermont-de-l’Oise. Malgré l’humidité froide et la brume qui nous[1] accompagneront tout au long du parcours jusqu’à la bourgade, l’on ne regrette pas le trajet une fois à destination. Grâce à la collaboration entre Diaphane, pôle photographique en Picardie, et le Centre Régional de la Photographie de Douchy-Les-Mines, bien installé dans le Nord-Pas-de-Calais pour sa part, l’exposition Jonction propose au public des regards convergents et singuliers sur cette grande région qui s’alanguit désormais des frontières de la Flandre jusqu’aux abords isariens de l’Ile-de-France. Des photographes de renom y côtoient de plus jeunes : Bernard Plossu, Michel Vanden Eeckhoudt, Michel Kempf, John Davies, Edith Roux, Quentin Derouet, Valentine Solignac et Francisco Supervielle (ces trois derniers, pour leur résidence collective ayant abouti à la série Terre Humide). La sélection des photographies, resserrée, en devient même parfois un rien frustrante. Ce choix participe de la cohérence de l’ensemble, sans occulter la variété des points de vue sur les paysages et leurs hommes. Rarement apparents dans l’image, ces hommes n’en sont pas moins omniprésents par leur trace. N’est-ce pas là d’ailleurs l’essence même de la notion de paysage ? Dès lors comment s’en défaire dans l’appropriation photographique des territoires ? Si la valorisation d’une partie du fonds du CRP est le support concret de l’événement, sa portée symbolique se nourrit des traversées, voyages, explorations et arpentages des auteurs présentés, lors de missions photographiques de la fin du 20ème siècle ou de déambulations et résidences artistiques au début du 21ème. Quelques détours s’imposent.

À commencer par le plaisir renouvelé de la série Sur la ligne, du regretté Michel Vanden Eeckhoudt. Ses images qui parlent avec tant de justesse de ce qu’est le Nord et sa frontière, se montrent ici encore émouvantes. Au-delà de l’évidente maîtrise d’un langage noir et blanc au service d’une poétique du paysage et de l’humain, chaque détail compte. Nul n’est superflu, le cadre fait se répondre chaque élément qui s’y trouve circonscrit. La tendre mélancolie de cet auteur, si caractéristique, s’exprime à plein. Elle ne peut que toucher le visiteur, qui plus est si les terres évoquées lui sont chères. La formule sonne creux, pourtant cet auteur trop tôt disparu mérite que ceux qui l’ignorent encore s’imprègnent de son univers récemment qualifié de doux-amer.

michel_kempf© Michel Kempf – Centre Régional de la Photographie Nord-Pas-de-Calais

Autre salle, autre voyage, de part et d’autre de la Manche, avec le photographe aux semelles de vent, Bernard Plossu. Le train mène ses pas vers Londres puis retour. La forme empruntée pour le récit du trajet, à la recherche d’une rose qu’il rapporte à l’amante finalement regagnée, interpelle et pousse à la réflexion sur la mise en scène du médium et des images. Les photographies mises en exergue sont systématiquement soulignées d’une bande de six négatifs tirés par contact, elles-mêmes commentées. Un texte manuscrit répond à chacune des images en exergue. Au-delà d’une simple légende, cette forme inscrit la série dans une perspective littéraire, où les soliloques deviennent plus qu’un commentaire : peut-être finalement le contenu essentiel que les images ne feraient qu’illustrer ? Une perspective intéressante en tout cas, qui fait écho à Duane Michals et ne manque pas d’interroger. Quant aux photographies, ceux qui suivent Plossu y trouveront leur compte. Les autres, s’ils ne sont guère conquis par le mouvement, le flou, le cadrage intuitif et la prépondérance du subjectif, élargiront néanmoins leur horizon.

Michel Kempf développe lui aussi, à travers les quelques images présentées, une approche subjective du paysage. Mais à la différence de Plossu, une certaine distance, une prise de recul sur la composition des points de repère qui participent de la construction de ces paysages et la manière dont ses beaux tirages rendent droit à ses prises de position, sont autant d’éléments distinctifs. Une atmosphère forte se dégage de chaque photographie, indubitablement. Il n’est plus tant question du récit d’un parcours, que de témoignages ponctuels sur une vision saisie. Quant à John Davies, également servi par la maîtrise du tirage et de la restitution de la richesse des gris dans ses images, l’on s’attardera sur le jeu qu’il instaure entre l’objectivité apparente des tableaux présentés et la réalité très personnelle que l’auteur en restitue au final, à travers la commande qui lui a été confiée. Avec lui, tandis que cet aspect est plus discret chez Kempf, l’effet de l’homme sur le territoire est patent. Mis en scène. Non pas intentionnellement par ses acteurs, mais dans la manière dont Davies nous amène à considérer les traces apparentes des activités sur les reconfigurations qu’elles entraînent, ou leur inscription dans une configuration géographique singulière. Kempf et Davies ont tous deux arpenté l’autoroute A26/Calais-Reims, lieu de l’une des missions photographiques Transmanche. Ils démontrent à quel point la part du regard et de l’auteur reste fondamentale.

michel_kempf_expo© Michel Kempf – Centre Régional de la Photographie Nord-Pas-de-Calais

Que vos pas vous mènent enfin suivre au gré des saisons Edith Roux, puis sur le territoire de Condé-sur-l’Escaut pour le travail de Quentin Derouet, Valentine Solignac et Francisco Supervielle -bien qu’il soit exposé avec parcimonie. L’espace Séraphine Louis vous le permettra jusqu’au 28 février.


Clermont-de-l’Oise : exposition « Jonction »

[1] Un pluriel qui n’est pas ici effet de style: c’est en compagnie du camarade régulier de pérégrinations et parfois de plume, Raphaël Villatte, que nous avons eu l’heur de cette visite.

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