N’en déplaise à une certaine conception médiatique de l’actualité du Pas-de-Calais et a contrario d’une tentative récente de récupération des artistes par un mouvement politique des moins fréquentables, la question culturelle a toujours été au cœur du territoire que forme le nord de la France -comprendre donc : le Pas-de-Calais bien sûr, mais la Picardie et le Nord également. La capitale historique des boyaux rouges dispose en particulier d’un lieu que je vous emmène découvrir avec ce billet, Cité Nature. Cette visite s’est réalisée au motif d’une prolifique exposition où les nombreux artistes le disputent en créativité à la variété des arts représentés. J’ai eu la chance d’être présent lors du vernissage très fréquenté ce 9 décembre dernier, j’en suis revenu avec quelques coups de cœur, subjectifs et assumés comme tels.

jardinssecrets

Au total, 23 artistes exposent une partie de leurs travaux pendant presque trois mois : dessinateurs, graffeurs, plasticiens et… photographes, ceux par lesquels je commencerai évidemment. Impossible de ne pas évoquer l’ami Gildas Lepetit-Castel, qui nous avait fait les honneurs d’un entretien il y a quelques mois. Il y présente actuellement une partie du projet Colorblind. Avec l’amabilité et la disponibilité qui le caractérise, je suis prêt à parier qu’il vous accueillera volontiers pour discuter : de cette série, de son approche, de ses récentes publications et de ses travaux en cours, comme de tout et de rien et à peu près l’essentiel en matière de photographie. N’hésitez pas.

GLCExtraits de Colorblind – ©Gildas Lepetit-Castel

Fabrice Poiteaux ne manque pas non plus, avec les images issues de son projet Topos[1], d’attirer l’oeil, l’intérêt puis l’engouement. Si vous aimez la belle photographie autant que les séries ancrées dans une réflexion qui laisse place à l’autre -ici, le modèle autant que le lecteur- pour définir conjointement ce qui fera oeuvre commune, son projet vous interpellera. Le choix de la carte repose sur son inscription dans la biographie du modèle : un lieu qui l’aura marqué, pour différentes raisons que Fabrice Poiteaux énonce avec précision -entre l’enfance, moment de rupture et de basculement, ou encore projet futur. Ses recherches l’amènent ensuite à trouver la carte qui servira à l’encrage sur le corps du modèle. S’ensuit un minutieux travail de direction, d’interaction avec ce modèle, pour parvenir à ce que le corps adopte une posture qui fasse symbiose entre la topographie et le corps lui-même… La carte e(s)t le territoire. Au vu de la qualité des tirages exposés, en plus de la démarche artistique, l’on n’est pas surpris d’apprendre que différents collectionneurs acquièrent déjà ses travaux. Et quand l’auteur ajoute qu’il est plus globalement inscrit dans un travail d’ensemble sur le paysage et le corps, l’envie d’en savoir plus long s’affirme évidemment. Je n’en dirai pas plus : discutez directement avec lui ! Vous disposerez à la source d’une présentation bien plus complète. Et pour tout vous dire, un entretien est à venir, dans quelques semaines je l’espère, sur le blog…Rendez-vous est pris.

fpoiteauxTopos – ©Fabrice Poiteaux

Toujours du côté des artistes de l’écriture par la lumière, Anaïs Boudot, que je regrette de n’avoir pu croiser à cette occasion dans l’affluence de cette soirée. Elle présente un intéressant travail réalisé au Touquet sur le rapport à l’espace, au paysage et les échos sourds d’une terre délaissée dans l’absence des vies. In absentia, un nom qui sonne juste pour une série habitée, paradoxalement. Dans un tout autre registre, Michel Staumont rapporte d’Afrique des images qui séduiront les voyageurs que le flou-net, le vignettage si caractéristique et la simplicité d’usage du Holga ont conquis de longue date. Au-delà de ces considérations formelles, bien sûr, un regard qui parvient à dire quelque chose de ces contrées sans plagier Brandt ni Kenna mérite qu’on prenne quelques minutes pour s’y arrêter. Hipsters, trendies ou analogueeks y trouveront leur compte également, pour d’autres motifs peut-être mais après tout, plus on est de fous… Quant à ceux d’entre vous (nous ?) qui mêlent un peu toutes ces caractéristiques à la fois, faut-il insister ? Et pour rester dans une approche un peu décalée en photographie, avec gros plans et déformation des perspectives à l’appui, jeux de flous et intérêt pour le petit monde, portez votre attention sur le travail présenté par Frédérique Lardemer. On quitte les destinations lointaines pour se pencher avec elle sur nos jardins, leurs habitants, parfois bien familiers tel le taquin félin que l’on y croise, pour une rafraîchissante bouffée de couleurs et de simplicité.

missAMiss A herself – 2015

Me sentir nettement moins versé dans l’appréciation du graphisme, de l’illustration et du dessin de manière générale, ne m’empêche pas d’être également séduit par trois artistes exerçant leurs talents dans ces domaines. Il faut vous dire déjà quelques mots de Miss A. Cette illustratrice et créatrice de mode développe un style et des prédilections très identifiables. Son univers est de pastels faussement paisibles d’insectes et de rampants divers, de volatiles, papillons ou rongeurs et d’éléments naturels souvent accompagnés d’un détail qui fissure l’innocence faussement naïve de ses créations. Ses sources d’inspiration naviguent des comics aux affiches vintage voire à la Nouvelle Vague, mais elle-même préciserait largement ce trop bref tableau de ses inspirations. Vous découvrirez ses tableaux au coeur de l’exposition, au sein de l’antre obscur dévolu à la projection d’une œuvre vidéo. Quelques insectes électroniques –bugs, after all- se promènent çà et là. Et, surtout : Miss A. crée et renouvelle régulièrement une gamme d’accessoires vestimentaires qui, faut-il le souligner, seraient tout à leur place dans votre hotte en cette fin d’année. À bons entendeurs…

Deux autres artistes m’ont également happé l’œil par leurs dessins et esquisses. Dominique Patriarca, architecte urbaniste au civil, présente un ensemble de réalisations dont les jeux d’ombre, de pleins et de creux aboutissent à des tableaux hybrides entre machines molles et formes de vie étranges. C’est en tout cas ainsi que j’ai reçu ses tableaux : entre fantaisie, science-fiction et fantastique peut-être. Je me risquerais presque à évoquer Jodorowsky et Möbius, mais je me garderais bien d’imposer cette lecture à tous. Faites-vous une idée sur place. Et continuons dans une veine poétique, mais cette fois avec un trait bien différent, quelques pas plus loin, pour rencontrer Sophie Huet. Le tracé est net, les courbes règnent et les saynètes représentées sont autant d’invitations à méditer le texte qui les accompagnent. L’auteur dans sa présentation évoque le Cantique des cantiques, une source d’inspiration puissante pour de nombreux artistes. On en trouve ici encore, autour de la relation à l’autre, de l’amour et des liens, une preuve manifeste.

Pas question de conclure sans vous parler des Gratteuses de Pierre Bourquin. Ce plasticien expose quelques-unes des machines à gratter qu’il a développées au long des années. Et ces minuscules sont fascinantes ! Au premier sens du terme. J’aurais pu rester des heures à contempler leurs manèges pourtant jamais dévié, sans surprise, d’une régularité de métronome… L’œuvre résonne : elle laisse place à la méditation, à l’abandon de soi dans cette attention aux dispositifs que l’artiste nous propose. Une expérience particulièrement originale.

Ne laissez surtout pas dans l’ombre les autres artistes, tout aussi talentueux, que vous pourrez peut-être même rencontrer d’ici au 21 février. Ainsi et, encore une fois, parmi d’autres, une conférence de Fabrice Poiteaux se tiendra le 16 décembre, tandis que le 24 janvier ce sont Gildas Lepetit-Castel, et le duo Miss A et Nicolas Ehemann (en collaboration avec elle sur ce projet) qui vous accueilleront. Le 7 février, Sophie Huet et Dominique Patriarca seront dans les murs, puis le 13 février Anaïs Boudot et Frédérique Lardemer. Enfin, les adeptes d’hybridation artistique retrouveront Gildas Lepetit-Castel pour son ciné-concert prévu le 5 février. Chacun des 23 artistes vous ouvre ainsi des jardins secrets que vous continuerez d’explorer bien après, remué(e) par cette balade…

Jardins Secrets, du 10 décembre au 21 février, Cité Nature – Arras

[1] Topos est une série ouverte pour laquelle vous pouvez le contacter afin d’y participer éventuellement.

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