« Je me sens beaucoup plus proche d’une démarche photographique américaine que de la photographie humaniste française (…). Faire une photo, c’est à la fois chercher un contact et le refuser, être en même temps le plus là et le moins là » (Harry Gruyaert, cité par F. Hébel).

Un évènement majeur se prépare pour le printemps 2015, incontournable pour les photographes autant que le grand public et, petit clin d’œil personnel, les amoureux de la Belgique –il y en a, ne vous y trompez pas, et nous autres frontaliers en connaissons quelques trésors. Et justement, Harry Gruyaert est de ceux-là, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes sachant l’ambivalence de sa relation au plat pays. Une première monographie dédiée à son œuvre est à paraître en parallèle d’une prometteuse rétrospective que lui consacrera la MEP du 15 avril au 14 juin 2015. Dans l’impatience qui est mienne de vous présenter l’ouvrage en question, quelques lignes sur l’homme pour vous permettre de mieux anticiper un voyage que je vous incite à débuter : celui auquel l’oeuvre de Gruyaert nous invite, celui que vous ferez je l’espère pour vous rendre à l’exposition ![1]

L’homme

Coloriste réputé des plus talentueux, Harry Gruyaert est membre de l’agence Magnum depuis 35 ans. Contemporain d’un Alex Webb, ses influences comptent Saul Leiter, Joel Meyerowitz, Stephen Shore, William Eggleston mais aussi Antonioni, qui l’inspire au décours d’une rupture amoureuse… Autant d’auteurs que je vous invite à découvrir, si par malheur, vous les ignoriez encore. Impressionniste sans en avoir l’air, sa photographie est souvent présentée comme émotionnelle, vibrante, un terme qu’il emploie volontiers à propos de l’Inde et du Maroc, deux profondes révélations chez lui. Ce photographe, qui s’avoue « à l’affût du hasard », conçoit sa pratique selon François Hébel comme « une expérience physique, un état d’excitation », « une libération des sens », « une quête de sensation », « un plaisir sensuel et vital, une façon d’être plus présent au monde, moins vulnérable, voire une thérapie ». Ainsi affirme-t-il qu’« il s’agit d’une vraie bagarre avec la réalité, une sorte de transe pour enregistrer une image ou peut-être tout manquer. C’est dans cette bagarre que je me situe le mieux ». Ajoutez-y un grand art de la composition et tels sont les ingrédients essentiels d’une œuvre fascinante.

Maroc

Né à Anvers, il quittera Bruxelles après ses études pour travailler successivement à Paris, Londres, puis rentrera en Belgique, de nombreux voyages entre autres au Maroc se succédant et forgeant le coeur de son ouvrage éponyme. Selon Hébel toujours, Gruyaert y est frappé de cette « fusion » entre habitants et paysage « dans une harmonie de couleurs » qui le marque profondément, et ses voyages deviennent support d’une quête de « l’image absolue » : il s’approprie une vie de commandes commerciales pour mieux servir cette ambition. Des voyages qui seront d’ailleurs la condition de possibilité d’un retour et d’un regard posé sur son pays natal, la Belgique. Paradoxalement à première vue, mais pas tellement si l’on y pense (l’Italo Calvino des Villes Invisibles aborde avec récurrence le même thème dans les conversations entre Marco Polo et Kublaï Khan), c’est alors qu’il n’y vit plus qu’il lui deviendra possible de travailler sur ce pays, tant « il est difficile de travailler sur l’endroit où l’on habite » et « d’y être aux aguets pour trouver l’inspiration ». A distance, dans une distance avec laquelle il y retourne, lui apparaîtra « la couleur qui (l’) intéressait ». La photographie américaine lui sera particulièrement précieuse. Il se découvre « une profonde affinité avec cette mouvance, qui (l’) a encouragé à continuer à photographier la Belgique en couleur ». Entre banalité, tradition et modernisation à pleine vitesse d’un pays aux territoires culturels multiformes et contrastés, les ouvrages Made in Belgium et Roots livreront la pleine mesure de son regard sur ce sujet.

Au cours de sa collaboration avec Magnum qui commence en 1981, dans la grande tradition des photographes itinérants qui font la légende de l’agence, il gagnera l’Asie, l’Inde, le Moyen-Orient, la Russie, les États-Unis. S’il rejoint une agence aussi prestigieuse, non sans quelques doutes émis par certains à l’époque, il admet pourtant travailler pour lui-même, dans une approche assez égoïste de ce qu’il considère être un besoin vital. La photographie lui manque vite et le malaise le gagne quand il s’en éloigne, parfois…Fonceur, intuitif, se déplaçant constamment comme pour une danse –ce sont ses mots, qui rappellent ce que certains diront d’HCB dans une foule, il ne s’inscrit ni comme humaniste proche de ses modèles, ni comme artiste conceptuel.

MadeInBelgiumAyant évolué avec la photographie argentique, il accomplira volontiers le passage complet à la photographie numérique avec la fin du Kodachrome, à partir des années 2000 : il estime cette pratique digitale moins rigoureuse, mais aux possibilités plus riches. Il se risque même à penser que s’il avait connu les possibilités de l’ère numérique, Henri Cartier-Bresson aurait mieux apprécié lui aussi le choix de la couleur, qu’il n’a jamais franchement affectionné. Tandis que pour Gruyaert, sa relation à la couleur en fait un matériau de contact avec le monde, au même titre que chacun de nos sens permet de l’éprouver. Elle se révèle en tant que telle plus complexe à composer mais plus sensible. Habitué des très typés Cybachrome et Dye-transfer, il accueillera donc avec bienveillance les possibilités de travail digital pour l’aboutissement de ses photographies, dans une perspective toujours plus coloriste, comme auteur lancé dans ce travail de recherche que souligne Hébel.

Roots

Harry Gruyaert comptabilise plus d’une cinquantaine d’expositions, en son seul nom ou collectives. Vous trouverez facilement parmi les rayons de vos libraires préférés les livres suivants : Maroc (Textuel, 2013), Roots (Xavier Barral, 2013), Rivages (Textuel, 2003, réédité en 2008), TV Shots (Steidl 2007), Made in Belgium (Delpire, 2000). Un Photopoche lui a également été consacré en 2006 chez Actes Sud. Ces différents supports ne sont pas anodins aux yeux d’un auteur pour lequel « la photographie n’existe que lorsqu’elle a pris corps dans un tirage, qui doit être l’expression juste de ce que je recherche. Je passe, comme beaucoup, plus de temps à sélectionner mes images et à travailler mes tirages qu’à photographier. » L’opinion rassurera peut-être tous ceux qui s’inquiètent du temps passé derrière un écran. Elle est certes plus conciliante que d’autres de ses avis, plus incisifs : « vous ne pouvez pas apprendre à être un artiste : vous l’êtes ou vous n’êtes pas », ou plus exigeants : « soyez vous-même, ne copiez personne ».

Rivages

Le livre à paraître, en 2 mots

Ce livre promet une incursion d’ensemble dans l’œuvre du photographe, mettant en exergue son cheminement personnel à travers la couleur. Les images qui le composent proposeront, dixit l’éditeur, « un autre territoire pour la photographie : une perception émotive, non narrative et radicalement graphique du monde ».

Le « plus » non négligeable !

Pendant la durée de l’exposition à la MEP, une quinzaine de stations et gares du réseau RATP se couvriront des photographies de l’auteur. L’Agence Magnum, les photographes des festivals Photoquai et Circulation(s), Gary Winogrand récemment, avaient déjà été mis à portée de regard voyageurs. La Régie réitère au printemps. Plus de 30 photographies, dont une vingtaine en exclusivité, orneront sept stations et gares, consacrées aux séries les plus fameuses (Made in Belgium, Maroc, Rivages, TV Shots), par le déploiement de scénographies spécifiques qui s’annoncent conséquentes (bâches grands formats suspendues) : Bir Hakeim, Hôtel de Ville, La Chapelle, Jaurès, Saint-Denis Porte de Paris, Saint-Michel (L.4) et gare Luxembourg. Quant aux autres photographies disséminées sur le réseau, les panneaux publicitaires se feront cimaises pour l’occasion, sur les quais aussi bien que dans les couloirs.

Harry Gruyaert, Maison Européenne de la Photographie, du 15 avril au 14 juin 2015.

Catalogue à paraître en avril 2015, Préface de François Hébel, aux Éditions Textuel (Volume relié, 29×27 cm, 144 pages, 86 photographies).

[1] Le contenu de cet article puise aux sources suivantes : les communiqués de presse de l’éditeur, Textuel, et de la MEP ; l’agence Magnum, dont l’article collectif paru en 2008 « Wear good shoes : advice to young photographers » ; les articles parus sur les sites du Courrier International, du Gardian, de Madame le Figaro et de Photographie.com ; les entretiens disponibles sur France Culture et YouTube.

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