Il en est des grands photographes comme d’autres grands artistes, interprètes et musiciens en particulier : leur voix, leur palette et leur style les distinguent immédiatement. Nous portons tous en nous, dans le temps suspendu des cimaises de l’esprit[1], des photographes qui nous influencent, nous émeuvent, quelques figures tutélaires que nous choyons pour ce qu’elles nous disent. La voix, encore une fois, qu’elle murmure dans l’ombre ou sous une plus éclatante lumière –pas nécessairement plus limpide pour autant. De certaines de ces figures, la sombre iridescence imprègne d’une part de ténèbres le regard que nous poserons ensuite sur nos mondes, l’intime autant que le public, ceux que l’on explore au long d’une vie pour tenter d’en comprendre quelque chose.

Exif_JPEG_PICTUREDaido Moriyama – Tokyo Color, 2008-2015 – Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Sur cette scène privée où dialoguent chez moi quelques incontournables, sans doute également sur celle de nombreux amateurs de photographie, un nom dans la sonorité dévoile immanquablement l’origine japonaise tient l’un des rôles principaux : Daido Moriyama. Les pairs dont il suivra les traces à sa manière ont pour nom Tomatsu (des images, son portrait par Brigitte Ollier) et Hosoe (son portrait dans Libé, ses propres mots en vidéo, quelques images ici et ) côté Japon, Klein et Frank de l’autre côté du Pacifique. D’une carrière aussi prolifique (plus d’une centaine de publications) que durable (à 77 ans, il chemine vers 55 ans d’activité), identifiable à ses vues nocturnes de mégalopoles autant qu’à sa voix rauque et monocorde, Moryiama fascine les adeptes d’un rapport moderne et décomplexé à la photographie. Ayant commencé par lui dire adieu, l’auteur l’a investie dans la plus grande simplicité technique pour mieux perturber l’ensemble des possibilités du médium. Sa patte est reconnaissable dans un noir et blanc auquel s’identifient aujourd’hui pléthore de prétendants, des tirages charbonneux très contrastés. Le leitmotiv de son approche reste souvent cité : « are, bure, boke », soit granuleux/brute[2], flou et trouble. Lui-même se définit volontiers, au gré des circonstances, comme un chien errant dans les rues d’une ville qu’il photographie sous cet angle[3]. Il y a du roman noir dans l’oeuvre de Moriyama[4], dans ses marches nocturnes où les recoins nous appellent à ses côtés, vers ce que l’on ne sait plus qualifier de débauche ou de rédemption, dans l’irruption de visages fatigués, alanguis, revêches ou inquiétants fussent-ils juvéniles, et ce sont jusqu’aux mobiliers urbains qui paraissent aussi singuliers que sourdement angoissants.

Exif_JPEG_PICTUREDaido Moriyama – Tokyo Color, 2008-2015 – Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

La passionnante exposition visible à la Fondation Cartier pour l’art contemporain prend le contre-pied de cette vision ancrée dans un noir et blanc si caractéristique. Elle nous ouvre à la découverte d’un Tokyo haut en couleurs, qui tranche avec ce que l’on croyait savoir de l’oeuvre du maître. Sans doute était-ce là notre erreur. Moriyama ne s’est jamais tout à fait cantonné au noir et blanc, ses travaux depuis une quinzaine d’années et même au-delà (voir la très officielle présentation de l’exposition) témoignent de sa pratique de la couleur afin, ainsi qu’il exprime lui-même, de « décrire ce qu’il rencontre sans aucun filtre », d’« enregistrer l’instant pour la manière dont il lui apparaît ». Si le noir et blanc sert le registre de ses mondes intimes, vagabond qui pérégrine sans but au creux des villes, la couleur parle donc chez lui d’un monde au-delà de son for intérieur.

2014-08-27_DSCN3046_rDaido Moriyama – Dog and Mesh Tights, 2014-2015
Diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min
Musique de Toshihiro Oshima / Conception audiovisuelle : Gérard Chiron
Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

La taille des tirages permet une mise en tension par la monumentalité des détails saisis par le photographe. Paradoxalement, son approche de la couleur presque par aplats, ses couleurs vives et saturées, ne s’opposent pas vraiment à la vision noir et blanc qu’on lui connaît. Elle s’inscrit plutôt sans heurts dans une continuité. Il faut y lire une autre manière d’aborder le contraste, la mise en valeur et l’abstraction du sujet. En seconde lecture, se dessine une gamme de quasi-monochromes rapprochés en tableaux composites par la scénographie retenue. Des regroupements de trois à quatre photographies composent des camaïeux et des complémentarités qui font écho aux recoupements des sujets représentés. Nous serions curieux de connaître les critères qui ont présidé à la sélection des photographies, la manière dont s’est construite cette scénographie. Incidemment, peu à peu, dans le cumul de ces mises en exergue, une question germe : qu’est-ce qui qualifie comme oeuvre, car c’en est une indubitablement, la série que l’on nous propose ? Et au-delà, dans l’acception plus générale du terme, comment comprendre le parcours de Daido Moriyama comme oeuvre, compte-tenu d’un hétéroclisme de surface qui à l’examen dénote une forte cohérence ?

M033Daido Moriyama – Tokyo Color, 2008-2015 – Tirage chromogène, 149 x 111,5 cm
Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

De ces tableaux se dégagent plusieurs thèmes clefs dont l’auteur est coutumier : érotisme, féminité, errance, inconnus, flétrissement, certaines charognes aussi que l’on pourrait qualifier de baudelairiennes… Des bleus, des oranges, des jaunes-orangés et des rouges nous tapent à l’oeil sans se révéler criards. Ils signifient la matière du monde et la façon dont, en écho à sa pratique du noir et blanc, Moriyama la restitue.

2014-11-16_DSCN6003_rDaido Moriyama – Dog and Mesh Tights, 2014-2015
Diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min
Musique de Toshihiro Oshima / Conception audiovisuelle : Gérard Chiron
Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

L’exposition ne s’arrête pourtant pas à cette première salle du rez-de-chaussée, par laquelle on pénètre dans le bâtiment. Un diaporama de 291 photos, projeté sur quatre panneaux d’une taille impressionnante et dans un séquençage parfaitement rythmé, s’offre aux visiteurs dans une seconde pièce. Tempo de l’enchaînement, jeux des images qui se répondent l’une à l’autre en triades successives, effet de sidération sous la conjonction du nombre et du rythme : le dispositif submerge l’attention du spectateur qui, faute de pouvoir la soutenir, est plongé dans l’ondulation continue de la marche aux côtés de l’auteur. Mention spéciale à « l’intervention sonore » par lui voulue, qui accompagne discrètement mais très efficacement l’immersion au sein de Tokyo bien sûr, mais aussi Hongkong, Taipei, Houston, Los Angeles et… Arles. Le beau catalogue créé pour l’occasion reprend tant la série couleur que l’intégralité des photographies noir et blanc, avec pour ces dernières un couchage sur fond noir qui met en exergue les gris métalliques retenus pour l’encrage. La restitution s’en trouve distincte de celle de l’installation audiovisuelle et offre au lecteur une facette encore différente de cette série.

2015-01-04_DSCN7885_rDaido Moriyama – Dog and Mesh Tights, 2014-2015
Diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min
Musique de Toshihiro Oshima / Conception audiovisuelle : Gérard Chiron
Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

L’étage consacré au photographe japonais n’est cependant pas seul à être investi de travaux fascinants. Avec un à-propos remarquable de justesse, la Fondation propose en effet une rétrospective inédite sur l’œuvre d’un photographe que j’ai découvert en cette occasion : Fernell Franco. Les salles du sous-sol, gagnées par une volée de marches sise face à l’entrée des lieux, explorent pour un public conquis -votre serviteur, en tout cas- la foisonnante production de cet auteur, peu connu en Europe semble-t-il, alors qu’il figure parmi les plus prolifiques d’Amérique Latine. Expérimentateur accompli, capable comme Moriyama d’intervenir très largement sur ses tirages et parfois la matière même des négatifs, actif membre de la communauté artistique dite du «groupe de Cali », Franco fut le photographe d’une Colombie et de ses villes en perdition, Cali au premier rang, à l’époque des profonds renouvellements sociaux alentours. En écho, des montages, collages et parfois encrages au crayon gras, pour des sujets en rapport avec l’effritement d’un urbanisme en déshérence, la misère jusque dans ses rares moments de grâce, l’abstraction dans l’abord du temps et de la finitude… Ce « Cali clair-obscur » qui nous accueille forme un ensemble très documenté, où se discernent différentes influences comme autant de fenêtres sur une époque, le prolongement d’une esthétique cinéphile majeure, celle des cinémas de quartier, des films noirs et du néoréalisme italien ainsi que le livret l’explicite. On en sort avec le bonheur, un peu inquiet, d’être presque passé à côté d’un auteur que l’on aura désormais soin d’évoquer comme une référence à ne pas oublier.

Brève note pratique : si j’avoue avoir été d’abord légèrement freiné par le tarif d’entrée sans réduction (10,5€), une fois le seuil franchi et les photographies sous les yeux, le retour sur investissement est plus qu’à la hauteur.

Daido Tokyo et Cali Clair-Obscur, deux expositions à voir jusqu’au 5 juin à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain.

[1] Du moins est-ce une expérience assez commune. Il suffit pour s’en convaincre de poser la question aux photographes engagés sincèrement dans leur démarche. Sans doute, rien n’empêcherait peut-être de se construire seul, sans jamais chercher à faire référence aux autres ni les connaître, mais quelle tristesse… Et quelle méconnaissance du dialogue sans cesse continué que les artistes, entre eux et avec leurs publics, entretiennent depuis si longtemps. Mais je m’égare vers des lubies toutes personnelles.

[2] Selon les traductions.

[3] Ne pas manquer l’excellent documentaire Near Equal (Moriyama Daido).

[4] Je vous promets que cette formule a été écrite avant de lire ce parallèle dans l’introduction au catalogue de l’exposition, rédigée par le photographe lui-même !

Faites-le savoir !