Qu’est-ce qu’un voyageur ? Arpentant la ville, il s’essaie tel Depardon au regard à hauteur d’homme. S’il se veut sincère, il lui faut atteindre une certaine perte de soi dans les méandres du voyage. Accepter, rechercher même un état d’errance incomplète –peut-on s’égarer encore tout à fait, de nos jours ?, mais jouer le jeu et se soumettre de bonne grâce aux scènes rencontrées. Vacant sans réelle oisiveté, jamais pressé, disponible au monde et conscient d’en être partie prenante.

La grammaire est trompeuse : le voyage n’a rien d’exclusivement ni typiquement masculin, non plus que la figure du voyageur. Exposée à la galerie du Château d’Eau, pôle photographique de Toulouse, Françoise Nuñez nous invite à sa suite pour mieux s’en convaincre, si besoin était. Voyage(s) : ce pluriel entre parenthèses a son importance. Une seule et même route, sur laquelle ses pas la ramènent depuis quelques dizaines d’années, autant de séquences aussi qui se distinguent les unes des autres pour les terres parcourues, les paysages vus, les êtres croisés. Itinéraire(s) au fil de cinq continents.

Chili-2011-Valparaiso-(10)_© Françoise Nunez.jpgChili, 2011, Valparaiso © Françoise Nunez

Le lieu d’exposition lui-même est un écrin rare. Galerie circulaire sur deux étages, la pénombre y croît à mesure que l’on gagne par une volée de marches le sous-sol de la tour. Elle invite au recueillement. Le Château d’Eau se voue à la diffusion de la culture photographique depuis plus de quarante ans, sous l’impulsion de Jean Dieuzaide. Sans mystère, l’édifice servit une toute autre fonction originelle, puisque qu’il alimenta les fontaines toulousaines à partir de 1829 et jusqu’au dernier tiers du 19ème siècle. C’est aujourd’hui un havre de fraîcheur, bienvenue sous le soleil de la Garonne, dont l’atmosphère méditative contraste avec la lumière plus vive que l’on quitte en franchissant l’entrée. Un discret jardin s’offrira aux visiteurs qui chercheront à prolonger l’expérience d’une quiétude ombragée.

On ne brosse pas en un seul article l’ampleur d’une œuvre, photographique de surcroît : les mots seraient bien en peine de rendre justice aux émotions ressenties in situ. Une esquisse subjective et assumée comme telle éveillera mieux l’intérêt pour que nul, s’il passait par Toulouse, ne rate l’évènement qui se termine le 28 juin. Ou mieux : pour qu’il s’y rende à dessein.

Sur la droite, la Grèce d’abord, puis Valparaiso. Comme plus loin sous d’autres cieux, des «photographies de rue » livrent une forme d’intimité de la voyageuse, révélée à travers des compositions où les jeux d’ombre ont la part belle, où les silhouettes meublent l’espace du regard sans verser dans l’image de carte postale. Des vues plus nettement subjectives encore, telle cette rue prise en plongée où câbles et bâtiments dessinent un tableau complexe. Nos pas suivent ceux de la photographe et ce sont ensuite les ports, des vues maritimes, la mer, les escales : la quintessence du voyage peut-être ?, qui nous accueillent avec elle. La route aussi prend sa part, bien sûr. Nombreux sont les hommes et femmes aperçus brièvement, comme nous passons devant eux à bord du véhicule que Françoise Nuñez emprunte. Sans qu’il s’agisse tout à fait d’images à la sauvette, car ces fenêtres ouvertes pour nous sur un espace intime, nous offrent prise pour approcher les lieux. Notre regard se fond dans celui de la photographe pour quelques secondes -l’usage des flous de premier plan ou de mouvement sont de ce registre. Au seuil d’une porte, le visiteur entraperçoit avec elle ce concierge dans sa loge. Il vibrerait presque aux notes égrenées par l’accordéoniste. Il suit des yeux l’envol du pélican, un soupçon trop rapide pour être figé.

Chili-2011-Valparaiso-(2)_© Françoise Nunez.jpgChili, 2011, Valparaiso © Françoise Nunez

Les hommes n’ont pas l’apanage d’êtres les seules figures vivantes de ces contrées argentiques. Ici, ce sont trois chiens qui, patiemment installés, observent la rue vide de Valparaiso. Un homme s’éloigne à l’arrière-plan. Sans doute l’intention n’est pas celle-ci, mais je songe malgré tout à Erwitt et Vanden Eeckoudt, d’autres marcheurs dans leur genre, qui m’ont beaucoup touché ces derniers mois. Au Japon ce sont les carpes Koy que l’on découvre au long d’une série de 2005, mais aussi et comme ailleurs, au-delà du règne animal, un regard qui s’attarde sur les essences végétales locales, reflets d’un caractère singulier des espaces que la photographe traverse.

L’auteure joue de gammes de gris très étendues, du noir jusqu’au blanc mais en cultivant une subtilité des nuances. Elle évoque une certaine tradition de l’image photographique de l’ailleurs, qui rappelle par moments Plossu, ce dont on ne sera pas surpris puisqu’ils sont compagnons de route et de cœur depuis longtemps. Peut-être joue-telle plus souvent que lui de la précision et la netteté de l’image ? Quelques-uns de ses paysages aussi ne seraient sans doute pas abordés comme tels chez Plossu, celles des chutes d’Iguazú en Argentine par exemple (les connaisseurs en décideront). Iguazú, un lieu frontière, marque du voyage ici encore. Françoise Nuñez évite les effets faciles. On pense ici par exemple à ce personnage, un religieux peut-être, pris en photo à Addis-Abeba, qui paraît une tache blanche au creux d’une vaste zone très sombre et qui lui-même semble éteint : pas de hausse outrancière du contraste. Même chose en termes de cadrage, beaucoup d’images fortes n’en sont pas moins complexes, ainsi de cette photographie de trois passagers du wagon que la photographe partage, prises à la volée, figures humaines recouvertes de tissus dont on devine à peine le visage, l’une d’elle étant même tournée vers la fenêtre. Les images dans l’image sont fréquentes. Encore faut-il prendre le temps de les contempler pour s’en rendre compte.

Inde-2009-Tiruvannamalai--(2)_© Françoise Nunez.jpgInde, 2009, Tiruvannamalai © Françoise Nunez

Peu de choses suffisent pour faire le bonheur du voyageur authentique. De longues marches à demi-égaré, une musique intérieure par intermittence, quelques mots remémorés… et les images d’un Autre pour se nourrir du monde et continuer d’avancer. Passez-y : vous ne regretterez pas cette halte sur le chemin.

Françoise Nuñez, Voyage(s), Grande Galerie du Château d’Eau, jusqu’au 28 juin.

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