Deux photographes tiennent actuellement l’affiche de la MEP, dont les noms résonnent agréablement aux oreilles des aficionados, bien que pour des raisons distinctes. Alice Springs a.k.a. June Brunell, qui épouse Helmut Newton en 1948, nous ouvre l’intimité de personnages que l’on découvre ou l’on reconnaît. Jacques-Henri Lartigue, qui se disait peintre avant tout, offre quant à lui une palette de camaïeux déclinés au long d’une vie. Fascinante est la minutie avec laquelle il s’efforça de consigner, dès sa prime enfance, l’ensemble des événements d’une vie, jusqu’aux conditions météorologiques, dans une quête hyper-mnésique visant à préserver chaque instant, à laquelle notre contemporanéité prompte à l’oubli ne pourra qu’être sensible. Quelques mots sur ces deux ensembles vous susciteront peut-être l’envie d’une halte parisienne, au frais d’un havre photographique, pendant les heures chaudes de l’été. Mais la visite ne serait pas complète sans une exposition peu commentée à ce jour, vers laquelle on se faufilera en suivant les empreintes félines dessinées sur le sol. Deux volées d’escaliers plus bas nous accueillent Le chat et ses photographes. Ou comment l’un des sujets les plus « clichés » de l’ère numérique –et avant elle, des calendriers postaux- peut encore être source d’inspiration.

Alice Springs, d’abord, elle qui vécut aux premières loges des paillettes de l’univers de la mode et des célébrités, dont le compagnon fut l’un des esthètes comme l’une des figures. Son chemin croisa également celui d’autres photographes tout aussi célèbres. L’occasion nous est donc donnée de les découvrir avec quelques années de moins. Parmi eux, David Bailey, Don McCullin, Ralph Gibson, Brassaï, Larry Clark, un Sebastiao Salgado à la moustache altière… D’autres portraits dans d’autres univers retiendront l’attention. Claude Chabrol débonnaire bien sûr, devant lequel plus d’un visiteur s’arrête pour lui tirer le portrait à son tour -version Smartphone s’entend. Olivier de Kersauson, saisi à vif, conquérant, devant une mer qui semble prête à l’engloutir, dans les fracas de ruissellements qui illuminent l’arrière-plan. Les familiers d’Alice Springs comptent autant d’anonymes, rencontrés au fil de nos déambulations. Ce n’est pas simplement l’hétéroclisme d’une collection qui se déroule, pourtant. Ses portraits en couleur d’une certaine bourgeoisie démontrent une harmonie et des trouvailles de cadrage, des mises en contexte qui signent une démarche consciente, réfléchie, comme cette capacité, soulignée par son homme, à obtenir le naturel chez ses modèles.

Ce qui marque d’abord dans l’oeuvre de Jacques-Henri Lartigue est évidemment sa longévité. Peu de photographes ont vu leur production s’étendre sur une période aussi vaste, de l’enfance aux toutes dernières années de vie. Au plan technique, l’interprétation des Ektachrome et des Kodachrome réalisée par La Chambre Noire (Paris) est à saluer, en ce qu’elle nous permet d’accéder à ce que l’auteur s’est efforcé de conserver tout au long de son parcours. La scénographie de l’exposition nous emmène à travers les gammes de couleurs que Lartigue, en peintre accompli, a complété dans leur variété offerte par la nature même, comme il s’est souvent plu à le souligner : les bleus, les rouges, les verts, les blancs, des jaunes solaires aussi. Tout ceci est agencé de telle manière que le spectateur ne peut manquer cet aspect de la démarche. La minutie de cette collection de détails et de souvenirs, documentée de carnets de notes que l’homme a scrupuleusement remplis au fil des années, impressionne également. Pourtant, si l’oeuvre célèbre sans nul doute la vie dans sa profusion et ses bonheurs, peu à peu, insidieuse, une nostalgie sourde mais qui se révélera tenace pourrait bien vous prendre, devant cette obsession du temps qui file et de l’importance de documenter sa vie avant qu’elle ne s’échappe. Oui, avec cette exposition de Lartigue en couleurs, il est question de joie et de lumière, mais selon la maxime de Goethe popularisée par l’excellent volume consacré à Alex Webb, la souffrance n’est jamais très éloignée. A qui du moins n’oublie pas la finitude de toute chose.

© Bernard Plossu

© Bernard Plossu

Avançons à pas feutrés vers le cœur de cet article. Son sujet est assez mal réputé sur les réseaux sociaux. Les amateurs de photographies le tancent d’un anathème fatal, celui de cliché archétypal -les purs et durs s’entend, car le quidam moyen démontre un goût trop prononcé pour le cute. Et ce sujet se nomme Sa Majesté le Chat. Or la MEP démontre avec brio qu’il n’est ni sujet ni objet dont la photographie et le photographe avec elle ne puissent faire œuvre, s’il s’en donne les moyens. Parmi ceux-ci, le dépassement de l’évidence première ou le jeu sur ses aspects formels, entre les mains d’artistes investis, sont des pistes certaines. Ainsi la variété des photographies, que l’on imagine liées uniquement par la récurrence du chat, révèle l’intention véritable de la scénographie au long du parcours : une belle manière de souligner et d’approcher les différents styles de chaque photographe présent. Parmi d’autres, les images de Richard Dumas (2012 et 2014) sont exemplaires, de ce point de vue.

Chacun trouvera ses favoris dans un frémissement de vibrisses. Nous évoquerons quelques-uns des nôtres, pour piquer peut-être la curiosité de ceux qui hésiteraient encore –sans doute Lartigue et Springs les auront-ils déjà convaincus de passer une tête en ces lieux, cependant. Accueilli par les Polaroïd de Philippe Guionie (Le chat d’Irma), le Voyage d’hiver d’Araki sera bienvenu pour apaiser cette période de fortes chaleurs. On ne sera pas surpris que le premier chat présenté par Plossu soit… Italien, non plus que celui qui a les honneurs de Jean-Christophe Bechet soit également celui du voyageur, puisque saisi à Valparaiso. Plossu, encore, toujours itinérant, ramène aussi avec lui l’Espagne d’Almeria et la geste de ses deux chats, l’un noir et l’autre blanc comme il se doit. Mais revenons sur une autre image de Béchet avec son autoportrait au chat (1993), bien connu des lecteurs de RP : ne voit-on pas peu à peu se dessiner une filiation entre toutes ces photographies, comme un jeu de rappels et de miroirs ? S’agit-il du seul autoportrait, ou n’est-il un malin clin d’oeil qui nous renvoie au fait que toutes ces photographies en sont elles aussi ? Les chats et l’obturateur sensible de leur rétine seraient-ils les miroirs des photographes ?

Ils sont peut-être aussi, parfois, leurs compagnons d’infortune ou de jeu. Celui de Jean-Loup Sieff éprouve de plein fouet le choc d’un environnement clinique inhospitalier. Le félidé semble rien moins qu’à son aise, les choix de son photographe ne sont pas pour rien dans l’expression de ce malaise. Et puisque nous gagne les ambiances où l’étrange domine, saluons le talent avec lequel Arthur Tress (1979) construit une scène inquiétante, où le chat tient plus de la créature fantastique, pavor nocturnas qu’Edgar Poe ne renierait pas. Cette ombre issue de l’ombre menace une proie humaine dont il est difficile de dire si elle est consciente de cette présence… ce qui la rend d’autant plus irréelle.

Du côté des humanistes, la fibre sensible s’exprime sur une gamme propre à chacun. Quand Martine Franck saisit une scène au chat posé sur une cabine téléphonique (1976, métro Tuileries), qui dit beaucoup de l’attachement du locuteur à l’animal, Luc Choquer et son réalisme documentaire visite Nanterre et parle d’intimité sur un mode différent. Jean-Philippe Charbonnier cristallise une certaine vision du Nord, à l’arrière d’une courée, avec le visage hilare de cette petite fille au chat. Il montre sans misérabilisme comme la chaleur des rapports humains naît partout. En écho, mais plus au sud, Naples précisément, une autre jeune fille se fait chatte elle-même : sous l’objectif de Françoise Nuñez, son regard oscille entre amusement et méfiance, tandis que deux grands yeux félins nous scrutent depuis son pull. Willy Ronis joue de la familiarité des chats dans nos environnements domestiques, autant que de leur goût de l’escapade sauvage. Les images de Hans Sylvester nous les rappellent solaires et méditerranéens, se prélassant, graciles ou joueurs. Cette belle indifférence dont sont capables les chats vis-à-vis de leur entourage, que leur connaissent ceux qui les aiment, qui les fait propriétaires en tout lieu, se distingue jusque dans les cimetières et les ruines qui forment cadres de quelques images.

En clin d’oeil aux premières lignes de ce billet, Lartigue et Springs répondent eux aussi présents : visant l’action comme souvent connu, JHL saisit les bonds et retournements de ses félins modèles. 1904, puis 1912 : on appréciera la performance pour l’époque ! Lui-même n’est d’ailleurs âgé que de dix ans pour la première des images. Il est des vocations précoces. Quant à Alice Springs, fidèle à son choix de portraiturer, ses deux photos de Bernard Franck et Guillaume Vessier vous ramèneront vers les étages, pour découvrir le reste. Bonne visite !

 Lartigue, La vie en couleurs – jusqu’au 23 août 2015
Alice Springs, jusqu’au 23 août 2015
Le chat et ses photographes, jusqu’au 23 août 2015

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